AccueilAccueil  CalendrierCalendrier  FAQFAQ  RechercherRechercher  MembresMembres  GroupesGroupes  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez|
(Chapitre 1) Black Sails at Midnight
Aller à la page : 1, 2  Suivant




Black Sails at Midnight


Le dernier souffle de vie. Celui dont on sait qu'il fera cesser les battements du cœur pour rendre le corps aussi froid que la glace. Les muscles qui se crispent pour mieux se détendre, le visage qui se fige en une expression partagée entre la terreur et le désir profond que la douleur prenne fin, comme si sous leurs yeux, se tenait la réponse à une question que les hommes se posent depuis qu'ils sont en âge de penser : "Qu'y a-t-il après la mort?" Le paradis? L'enfer? Tout ça c'est bon pour ces idiots qui croient en l'existence d'une puissance supérieure là-haut, quelque part au dessus de leur tête. Le silence éternel? Comme un long sommeil sans fin, ou bien l'âme se détache-t-elle du corps pour en intégrer un nouveau? Qu'importe. Au final il n'y a probablement qu'une chose que l'on sache, c'est que devant la mort, les hommes sont tous égaux. Ou presque tous...

Que ressent-on lorsqu'on voit un homme mourir sous ses yeux? Quel genre d'émotion le corps peut-il endurer face à l'extinction de ce dernier brasier de vie? Certains éprouvent des remords, d'autres de la compassion et de la tristesse, certains encore peuvent en rire, et d'autres, y seraient tellement habitués qu'ils finiraient par ne plus rien ressentir. Une indifférence totale face à la mort, un mépris de ce destin funeste qui tombe sans prévenir. Et si l'on reste de glace face à la disparition d'un autre être humain, est-ce qu'on finirait par ne plus se préoccuper de sa propre mort? La trouver si futile et insignifiante que l'on finirait par ne même plus la redouter? Ignorer la peur de la mort, se moquer de la grande faucheuse, qui pourrait se vanter d'être assez audacieux pour se permettre une telle vantardise? Sans doute quelqu'un qui a depuis longtemps oublié quel effet ça fait d'éprouver des regrets, le même homme qui a fini par ne plus se poser la question de ce qui se passe après que le sang ait cessé d'affluer dans les veines... le même, qui se trouve là, stoïque face à la mort d'un homme dont il ne connaît ni le nom, ni l'âge, encore moins l'histoire. Une mort qu'il a lui même provoqué et qu'il observe comme une curiosité dont il ne connaîtra jamais le secret.

Il semble ne pas tenir compte du vacarme qui l'entoure, totalement étranger à la lueur jaune orangée des flammes qui dansent dans le ciel et lèchent de près, les toitures des maisons pour embraser la nuit et l'éclairer comme en plein jour. La chaleur est étouffante et une épaisse fumée grise s'échappent des foyers ardents, on entend des cris de terreurs, des râles de douleur et des plaintes étouffées dans les larmes et le sang. La course effrénée des quelques badauds encore en vie se heurtent aux pillards qui n'ont pas reçu l'ordre de laisser quelconques survivants. Pas d'ordre. Donc pas de contrainte. Tout dépendra de leur bon vouloir. La panique, l'horreur, le cauchemar est bien réel. Et pourtant, aucune réaction ne pare le visage de l'assassin dont la lame ruissellent encore de rouge vermillon, laissant au sol, une petite flaque de sang qui n'a pas encore commencé à sécher.

À l'ombre d'un toit où pend une toile déchirée, il entend une voix qui finit par le sortir de sa rêverie.

- Capitaine! Il ne reste plus rien du village. Le feu va achever de tout détruire!

L'interpellé cligne des yeux et se retourne, le propriétaire de la voix est déjà loin. Un dernier regard sur le cadavre qui commence doucement à perdre ses couleurs et il se détourne pour retourner en direction de la plage qui borde le petit bourg. Il avance le pas rapide, au cœur des ruelles, pas besoin de courir, mais ce n'est pas non plus une raison pour perdre plus de temps. Dans la précipitation, il ne remarque pas qu'un villageois encore en vie accoure dans son dos, le visage noyé de larmes et la rage au fond des yeux, il tient dans sa main, un pieu de bois qu'il a probablement fabriqué en arrachant un bout de volet ou de toiture. La pointe acérée vient s'enfoncer dans la chair du meurtrier qui se fige en sentant le morceau de bois traverser sa poitrine. Il reste ainsi. Immobile. Alors que son agresseur lui hurle des mots de vengeance avec un sourire aigre.

Mais le sourire du courageux se décrépit au fur et à mesure qu'il réalise que l'homme ne tombe pas. Il se tient fièrement debout dos au malheureux dont les prunelles s'emplissent d'affolement et d'incompréhension. A contrario, le visage du Capitaine s'illumine d'une lueur malsaine et un rictus sardonique étire ses lèvres tandis qu'il fait un demi-tour sur lui-même pour faire face au villageois et le fixer avec un petit rire presque discret. Il approche son visage du pauvre homme tremblant de terreur et vient susurrer à son oreille.

- Bien essayé mais... dommage, tu ne me tueras pas comme ça.

Son sabre en main, il l'enfonce d'un coup sec en plein poumon de celui qui l'a attaqué.

- Moi en revanche...

Le villageois crache du sang qui vient recouvrir la figure du Capitaine, une rivière carmine s'écoule de la plaie lorsque l'épée est retiré de son "socle" et un bruit sourd résonne. Un cadavre de plus jonche le sol, et l'assassin tourne les talons comme si de rien était. Il n'a même pas pris la peine de retirer le pieux de fortune de sa poitrine d'où ne s'échappe aucune goutte d'hémoglobine. Il a l'habitude.

Près de la plage, les vagues transportent un immense navire à deux mâts dont les voiles sombres sont remontées. Le mât central est le plus haut, une vigie trône à son sommet et tout au bout, un drapeau noir flotte au vent. Un pavillon sertie d'une tête de mort surplombant deux tibias entrecroisés. Le Jolly Roger ondule légèrement au grè du vent, parfois secoué plus violemment par le souffle d'une bourrasque plus puissante. La proue du navire est en bois sculpté et arbore un immense crane qui englobe la coque et dont le bas de la mâchoire est pourvue de longs tentacules.

Le navire est assailli de toutes parts, une vingtaine d'hommes se précipitent sur le pont et s'affairent déjà à baisser les voiles et relever l'ancre tandis que les derniers retardataires, les bras chargés parfois plus que de raison, rejoignent le reste de l'équipage pour se mettre à leur tour au travail.

Le bateau fourmille, chacun se hâte à la tâche et bientôt, le bâtiment fait voile du petit village laissé à l'abandon, à feu et à sang. Ce soir, les pirates du Black Sails ont à nouveau fait parler d'eux, et avec un peu de chance, les survivants raconteront avec quelle cruauté et barbarie ces ruffians ont tout saccagé pour s'emparer des biens, des trésors, des vivres, mais aussi des vies... et la légende se perpétuera au fil du temps.

La plage est loin à présent, le Black Sails serait presque calme sans les cris de joie, les rires et les chants qui résonnent haut et fort sur le pont. Personne n'a vu le Capitaine monter à bord, mais peu d'hommes s'attardent à se poser des questions... depuis le temps ils savent que c'est inutile. Puis une porte s'ouvre, celle qui mène justement à la cabine du Capitaine et la silhouette de Morgan se dessine dans l'encolure de bois, calmant au passage l'effervescence ambiante. Il y a un trou béant dans sa chemise au niveau de la poitrine et de l'omoplate gauche, quelques lambeaux de tissus recouvrent partiellement la plaie qui ne saigne pas et il affiche un large sourire en s'appuyant, l'épaule contre l'entrebâillement de la porte, au dessus de sa tête, un balcon fait office de porche, lui permettant ainsi de rester vaguement dans l'ombre. Morgan toise chacun de ses hommes, certains lui rendent son sourire, d'autres se regardent encore en se demandant comment ils avaient pu ne pas remarquer qu'il avait embarqué en même temps que tout le monde. Sur sa tête, son tricorne trône fièrement, il le retire d'une main pour saluer ses matelots et lance de son habituelle voix enjouée.

- Messieurs! Cette nuit encore la Victoire est à nous !

Une foule d'acclamation retentit fièrement.

- Et nous allons fêter ça comme il se doit !

Nouvelle ovation, on commence déjà à se préparer à percer les tonneaux de Rhum et de bière.

- Mais avant... J'aimerais savoir quel est l'état de la situation !

Tout le monde se tait. Les pirates se regardent les uns les autres. Ils ne répondent rien car ils savent déjà à qui cette question est adressée et ce n'est certainement pas à eux...









Black Sails at Midnight

La vie. Qu'est-ce que la vie ? L'intervalle entre la naissance et le décès ? Un cri au bout d'un tunnel ? Une chance ? Une épreuve ? Bien malin celui qui peut répondre à cette question sans omettre un seul détail et en mettant tout le monde d'accord. Après tout, s'il y a bien une chose sur laquelle tout le monde a un regard différent, c'est bien la vie. Certains songent tellement à s'il y a un après qu'ils en oublient de vivre pleinement.  Mais la vie vaut-elle seulement d'être vécue ? On voit généralement d'un mauvais œil ceux qui essayent de s'en départir prématurément ou on tente de les en dissuader... de quel droit ? N'est-elle pas parfois parfaitement insoutenable ? Cruelle ? Certains trouvent alors un compromis : mourir. Non, le suicide est exclu, ou maquillé, on est pris par la mort. C'est en général en vivant à fond qu'on y parvient, flirtant avec la Faucheuse, le danger. Comme l'homme qui se tient légèrement à l'écart du pillage barbare d'un village qui n'avait rien demandé à personne.  Il voulait devenir bandit pour vivre avec des risques, de l'adrénaline, de l'aventure, mettre sa vie en jeu mais s'amuser avec aux dépens de la société et de ses règles. Du haut de sa trentaine d'années, il s'étonne d'ailleurs d'être toujours de ce monde.

Adossé à un bâtiment qui s'écroulera sous le poids de ses propres fondations calcinées d'ici quelques minutes, voilà à quoi il pense en voyant des innocents courir et mourir, en voyant le travail de plusieurs vies, le témoin de multiples générations, être réduit en cendres en quelques secondes abstraites : la vanité de l'existence. On n'a pas ce qu'on mérite, on a ce qu'on veut bien nous donner ou ce qu'on a la force de prendre.

Il est soudain sorti de ses pensées par une tension exercée sur l'ourlet mal dégrossi de son pantalon de cuir élimé : une vieille femme à genoux, en larmes, suppliant pour sa vie.

- Quelle idée d'implorer un pirate... Il tourne la tête vers le brasier. Surtout quand on voit ce que ses compères sont en train de perpétrer... Sans vraiment bouger, il regarde à nouveau la vieillarde toute tremblante, d'un air neutre et indifférent. Ne sois pas idiote, fais comme les autres : cours, fuis pour ta vie. Tu as la chance d'avoir su te traîner à l'écart, continue de t'éloigner... Si tu crois que c'est parce que t'as le cul un peu ridé que ça va en empêcher certains de vouloir vérifier s'il est confortable ou pas... c'est dans les vieux pots qu'on fait les meilleures confitures à ce qu'il paraît.

L'idée-même le dégoûte, le révulse, mais la menace semble fonctionner et le regard de l'ancienne brille d'une peur primaire, celle d'une proie, avant de s'enfuir aussi vite que ses articulations rouillées le lui permettent. Le voilà qui soupire, rien de tel que la peur de la mort pour redonner le goût à la vie. Combien de fois cette vieille peau a-t-elle dû se dire qu'elle était plus proche de la fin que du début de ses jours et qu'il aurait été préférable d'enfin quitter ce corps devenu laid et qui se faisait prison ? Combien de ceux qui survivront à ce bain de sang ont déjà pensé que leur vie était lamentable, éreintante, injuste, un vrai supplice ? Demain, tous leurs sens seront décuplés et leur plaisir avec.

Le truand prend une profonde inspiration, les yeux fermés, avant de quitter son refuge et de s'engager dans les rues de la bourgade à feu et à sang. Glissant une main gantée dans la poche intérieure de son long manteau de feutre gris sombre délavé pour en extraire une flasque d'alcool fort, il se rend compte que ladite poche est trouée et que la faille se prolonge dans sa chemise blanche sans réelle forme ; ça lui apprendra à y ranger une dague quand il n'est pas d'humeur à le remettre à sa ceinture. Tandis qu'il avale une gorgée de liqueur, sa seconde main vient gratter sa joue gauche, mal rasée, plus précisément une cicatrice qui la traverse et le tire légèrement : un mauvais signe, à tous les coups le capitaine s'est encore fait poignarder. Enfin, c'est pas comme si c'était grave. C'est alors qu'il songe distraitement à cette balafre sur laquelle courent tant d'histoires, de combats épiques contre de mythiques corsaires ou créatures sauvages... Cette scarification qui participera amplement à forger sa légende et dont le terrible auteur n'est autre qu'un bataillon de choppes de bières et une violente envie de se raser.

C'est quand lui vient la pensée qu'il n'avouera jamais la vérité à son sujet que seul son frère d'armes connaît qu'un inconscient le charge inconsidérément en hurlant des insanités sur sa mère et ce qu'elle doit être en train de faire en enfer. Ses yeux roulent d'exaspération dans leurs orbites alors qu'il fait mordre la poussière au héros improvisé en faisant passer ses doigts de sa joue au cou du jeune homme pour le faire choir un mètre plus loin d'un mouvement nonchalant sans arrêter sa marche lasse mais inéluctable en direction du Black Sails. Ses ardeurs calmées et de retour à la réalité, l'adolescent encore imberbe prend ses jambes à son coup. Deux vies d'épargnées... mais, avec l'équipage dans les parages, verront-ils seulement le lever du jour ?

Revenir les mains vides étant mal vu, le Second du Black Sails pénètre dans une demeure qui n'est qu'à moitié dévorée par les flammes pour attraper rapidement trois bouteilles d'eau probablement à en partie évaporée et les glisser dans ses larges poches. Ça en fera rire certains, s'ils ont le cran de se moquer du plus influent matelot après le Capitaine, mais ils seront les premiers à demander quelque chose de désaltérant quand il ne sera pas l'heure d'être esclave de l'alcool... même si ces heures se font rares.

La clameur festive s'échappant du lugubre navire le fait sourire l'espace d'un instant fugace avant qu'il ne se mette à compter les membres de l'équipage, récitant leurs noms un à un alors que l'ancre ne va pas tarder à être levée. Tiens, si Bobby n'est pas mort ils l'ont oublié... ou alors il est dans la cale en train de vomir. Il serait assez étonnant qu'il se soit fait tuer et la fraternité de l'équipage empêcherait le ridicule de la situation du deuxième cas ; il doit être dans la cale en train de vomir.

Le peu qui reste de la ville portuaire s'éloigne peu à peu alors que le vaisseau franchit l'écume telle une lame aiguisée dans la chair et la célébration de la victoire, si on peut appeler victoire un raid surprise sans particulière opposition, commence. Un grincement bref fait soudain taire l'intégralité du Black Sails alors que le Capitaine émerge de sa cabine avec panache. Comme d'habitude, certains devaient se demander naïvement s'il avait bien embarqué, comme si l'on pouvait prendre le départ sans le cœur du navire, mais l'homme coiffé d'un bandana bleu sale est de ceux qui le repèrent toujours malgré sa capacité probablement involontaire à se fondre dans la masse et s'y mouvoir comme un invisible et impalpable fantôme.

À peine calmé, l'équipage ovationne son meneur avant qu'il ne les calme à nouveau en lançant une question qui s'adresse visiblement à son Second. Celui-ci, accoudé au balcon sous lequel se trouve justement Morgan, lance mollement quoiqu'un peu ironiquement :

- Baaah je mise sur trois pisses chaudes dans l'équipage et t'as un nouveau trou, j'aurai bientôt raccommodé plus de tes chemises que ta mère, mais sinon je crois que ça va tu peux les laisser boire jusqu'à ce que je sois le seul capable de piloter le Black Sails !

L'équipage ne réprime pas quelques rires bon enfant avant de déboucher un peu plus posément tous les tonneaux qui n'attendent qu'à être vidés de leur contenu.

Adam se penche sur le rebord, regardant son compère avec un sourire.

- Ça te suffit comme rapport ?









Black Sails at Midnight


Un compte-rendu de la situation hein ? Mais quelle idée ! Et dans quel intérêt d'abord ? Comme si Morgan se préoccupait réellement de savoir quelle quantité de butin l'équipage du Black Sails avait amassé cette nuit, comme si le nombre de villageois tués ou laissés en vie lui importait sérieusement, et comme s'il s'attendait à ce qu'on lui apprenne séant que la moitié de ses hommes avait été décimée ! Non. Non, tout ça n'est qu'un prétexte, un prétexte mité et vaseux aspirant à retarder la beuverie ou bien peut-être que le Capitaine cherche simplement à se la jouer façon "faisons les choses comme il se doit" mais un peu d'honnêteté que diable, dans ce monde de mensonge et de débauche. Morgan est un pirate ! Il se contrefiche des convenances comme de sa première paire de bottes. Peut être cherche-t-il en fait tout simplement à faire languir ses camarades en les faisant patienter devant ces tonneaux pleins qui semblent appeler de leurs chants suaves, les hommes du Black Sails à la débauche la plus totale. Se noyer dans le rhum à en perdre la tête, à en perdre pied, ils ont bien mérité un peu de réconfort après cette "dure nuit de travail" Et il faut bien le reconnaître, chacun des marins attend avec impatience la réponse du Second qui ne se trouve d'ailleurs pas au milieux de la cohue.

Lorsque la voix d'Adam raisonne, légèrement étouffée par la structure de bois épaisse qui fait office de porche pour le Capitaine et de balcon pour le Second, Morgan étire un sourire amusé prêt à éclater de rire à tout moment. Il ne peut pas voir le visage de son camarade et ami lorsque celui-ci lui répond, mais rien que par le ton de sa voix, il peut deviner quelles expressions passent le pas de son visage ç chaque mot qu'il prononce. Le mouvement de ses iris, la cadence de clignement de ses paupières, jusqu'aux petits gestes parasites des mains ou les tics des lèvres, tout lui apparaît distinctement en image tandis qu'il croise les bras sur sa poitrine comme pour dissimuler le trou dans son ample chemise écrue tachée de noir, de rouge et de jaune délavé. Le pirate ricane entre ses dents sans bouger de sa place pour autant. Il lève les yeux vers le "plafond" comme s'il allait pouvoir voir à travers la matière.

- Hé! J'te trouve bien prétentieux de t'imaginer pouvoir piloter mon bateau tout seul ! Quand à mes chemises je t'ai jamais demandé de jouer les tailleurs sur mesure, faut croire que le rôle de "maman" te va bien mieux qu'à celle qui m'a mise au monde!

Les rires redoublent doucement même s'ils restent relativement discret. Tout le monde connaît le lien unique qui lie les deux hommes, mais on est toujours en bon droit de se demander si l'un ne va pas finir par se vexer et mal prendre la remarque de l'autre connaissant l'imprévisibilité de Morgan et sa capacité impressionnante à exaspérer n'importe qui, plus particulièrement son Second. Heureusement, les truands se font bien vite oublier en commençant à entamer l'alcool qui ruisselle des fûts pour remplir les choppes. Certains ont même chapardé une pleine bouteille et la sifflent au goulot tandis que d'autres attrapent au vol, prennent des mains avec plus ou moins de violence ou se jettent tout bonnement sur le voisin pour obtenir sa part de rince-gosier. Ceux qui ne boivent pas chantent ou jouent de la musique, même si de façon générale, tout le monde boit, seulement d'autres se débrouillent mieux pour faire plusieurs choses en même temps.

De sa cachette de fortune, Morgan observe l'effervescence avec un sourire, il s'avance un peu vers le bord du balcon où il remarque que la tête d'Adam dépasse pour lui lancer un regard complice, il lui rend son rictus, bien différent de ceux qu'il peut lancer à son équipage, ce genre de sourire qu'il n'offre qu'à lui, son fidèle camarade qui l'accompagne depuis tant d'années qu'il a fini par arrêter de les compter... de toute façon ce n'est pas comme si Morgan avait à se préoccuper du temps qui passe... et parfois, il le trouve interminable. Le Capitaine du Black Sails hoche la tête à la question de son Second, il passe une main dans ses longues boucles brunes et resserre le bandana gris qui entoure sa tête avant d'y redéposer son chapeau. Il plisse légèrement les yeux pour le fixer avec un air plein d'espièglerie et hausse les épaules.

- Si je t'avais répondu "non" ça aurait changé quelque chose ? Il laisse passer un court silence, se doutant pertinemment de quelle serait la réponse d'Adam. Tu devrais descendre t'amuser avec les autres ! Tu m'fais de la peine à faire ta précieuse, on dirait un vieux!

Ses paroles ne laissent pourtant émaner aucune trace de "peine" c'est même tout le contraire, sarcasme et raillerie seraient plutôt les termes à employer pour définir le ton de sa voix. Un nouveau rire s'échappe des lèvres de Morgan qui reporte momentanément son attention sur l'équipage en train de se saouler jusqu'à plus soif. Les chansons qu'entonnent les matelots sonnent suffisamment juste pour se dire qu'ils sont tous encore loin de ne plus faire la différence entre réalité et fiction, mais ce n'est plus qu'une question de temps avant que le pont du navire ne se transforme en un gigantesque mouroir spirituel pour l'équipage tout entier... enfin en grande partie. Le vent souffle dans les voiles, emportant avec lui les embruns de l'océan parfumés d'iode et de sel, une odeur dont le Capitaine a appris à se passer alors qu'elle lui était si chère... comme toutes les autres fragrances d'ailleurs. Tout comme la saveur du rhum, de la bière ou de la nourriture. Comme à chaque fois que les pirates font la fête, Morgan se sent légèrement aigri, pour ne pas dire complètement dégoûté. Il lève le nez vers les étoiles pour contempler la voûte céleste sombre tapissée de petites lumières blanches, surplombées par la plus lumineuse de toutes, la pâleur argentée de la lune. Il soupire. Aucune expression de mécontentement ne se lit sur le visage du pirate maudit il continue même à sourire et parfois, un ruffian ou deux s'attardent à lui adresser la parole, il répond avec gaieté et enthousiasme, se dissimulant derrière un masque de bonne humeur déconcertante pour un homme dont le cœur ne bat plus et privé de ses sens. Il hésite à se joindre pleinement à ses hommes, ce n'est pas que ceux-ci ne sont pas habitués au fardeau que traîne leur chef, d'ailleurs ils ont tous eu largement le temps de s'y faire, et ce n'est pas non plus que Morgan craigne de plomber magistralement l'ambiance par sa présence, mais c'est comme ça. En général il attend que tout le monde soit suffisamment ivre pour ne plus faire attention à lui afin de vaquer comme il l'entend. C'est pas qu'un cadavre ambulant ça attire un tant soit peu l'attention mais presque... Saleté de lune!

- Bon alors ! Y va falloir que je vienne te chercher pour te pousser à bouger ton cul ou tu vas gentiment m'épargner d'avoir à te donner l'ordre de me rejoindre?

D'humeur taquine... ou pas, Morgan étire un petit sourire provocateur à son ami de longue date, il n'y a aucune colère dans sa voix, juste un petit fond de moquerie, mais le Capitaine n'est pas vraiment le genre à faire dans les sentiments, il sait bien qu'Adam a la capacité de le comprendre peu importe les expressions qu'il emploie, et ce coup ci, la pseudo-menace de Morgan passe sans l'ombre d'un doute pour une plainte muette. Il sait bien que si son lieutenant lui répond au jeu de la provocation, il ne se gênera pas pour monter le retrouver lui même, et s'il cède à son caprice alors dans les deux cas il ne sera plus seul avec le silence pour seul compagnon...









Black Sails at Midnight

Un état de la situation, quelle idée saugrenue... et puis Adam avait vaguement autre chose à foutre que de traverser toute la ville pour en compter les morts, de faire le tour de la cale pour vérifier le butin, et caetera... d'autant que c'est le genre de choses qui changent en un instant quand le Jolly Roger est dans les parages. Voilà pourquoi le Second du navire s'est contenté de répondre sarcastiquement, gesticulant un peu, amusant son équipage par le jeu de question-réponse qu'il entame avec Morgan, tel un duo comique en dépit de leur autorité certaine sur le navire. Toute la beauté de leur art réside dans le fait qu'ils ne voient pas leur partenaire donner la réplique, ses expressions faciales, ne connaissent pas les réponses à l'avance... en fait si, ils les ont sues à l'instant-même où ils ont commencé, se devinant l'un l'autre, se connaissant par cœur. Comme il imagine son vieil ami croiser les bras, dans un semblant de tic nerveux inconscient visant à dissimuler le creux béant dans son torse, lui donnant momentanément l'apparence de tout un chacun. Et les deux lascars, tels les comédiens d'une pièce, répriment les rires que veulent causer leur dialogue pour ne pas briser l'harmonie du spectacle.

- Cette vieille barque aussi décrépie que son propriétaire ? Même quand on est tous sobres on arrive pas à le piloter tellement il prend le vent et le courant, on fait semblant de s'activer pour te faire plaisir mais en fait on prie juste très fort pour arriver à une destination. Alors tu comprends que je m'occupe de ta tenue, si le navire inspire la pitié faut au moins que notre Capitaine ressemble pas au premier clochard qui passe, je suis presque sûr d'avoir vu un type te lancer une pièce à notre dernière escale, ça m'étonnerait à peine que ce soit la raison de notre pillage ! Après cette longue tirade ponctuée de gestes exagérés à l'intention du public, le corsaire se retourne pour s'adosser à la rambarde. Pour sûr, j'imagine pas la dégaine de ta génitrice pour que t'aies fini comme ça, y a bien que moi pour te trouver un air mignon, si j'avais plus de loches je te donnerais le sein, tiens !

La peur d'en faire trop, elle a disparu depuis longtemps. Adam est de ces gens qui se font discrets, charismatiques et autoritaires dans leur silence, mais s'il y a bien une personne avec laquelle il se prête à rire c'est Morgan. « S'il y en a encore qui me déblatère ce genre de conneries je le tue moi-même pour voir s'il ressuscite, on sera fixés ! »... sa propre voix lui revient en mémoire, il a toujours respecté le Capitaine, l'a admiré, il y a bien longtemps il n'aurait jamais osé lui tenir de tel propos, mais au souvenir de la période où il était au plus mal il veut à tout prix lui arracher de l'exubérance et des sourires, des vrais, pas ceux qu'il sert parfois à ses compagnons.

L'interlude théâtral prend fin alors qu'on débouchonne fûts et bouteilles, laissant se répandre l'odeur des alcools que le pirate s'efforce d'ignorer ; parfois il se sent coupable du sort de son ami sans trop savoir pourquoi et se prive pour entrapercevoir ce qu'il endure... une démarche bien stupide que Morgan, quand il s'en rend compte, ne manque pas de lui reprocher.

Lorsqu'il se penche au rebord de la balustrade pour enfin croiser le regard de celui-ci, l'intéressé doit s'écarter un peu de son abri pour l'observer et un rayon de lune vient frapper son visage dans le court intervalle qui sépare sa sortie et la pose de son chapeau. Dans une grimace infantile si récurrente qu'on en a oublié si c'était une blague ou un triste réflexe, le Second dit comme à l'accoutumée :

- Pouah, j'ai l'habitude mais je m'y ferai jamais !

Vient ensuite la question rhétorique de son camarade de toujours et à laquelle il ne va certainement pas manquer de répondre.

- Bien sûr que oui, n'es-tu pas notre vénéré et respecté Capitaine Morgan ? Tes mots dictent ma vie, j'aurais séant arrêté toutes les festivités, donné un coup de botte aux fesses velues de la moitié de nos hommes pour les envoyer à la nage sur l'île que nous quittons tout juste afin qu'ils aillent me compter les cadavres tandis que l'autre moitié aurait été contrainte de faire l'inventaire alors que je me mettrais tout nu pour prendre mon bain bimensuel dans un de ces tonneaux remplis de rhum !

Il n'oublie pas de décrire ses propos avec des mouvements burlesques, passant son pied à travers les piliers de la rambarde, faisant de grands mouvements des mains en pointant diverses directions et se frottant l'aisselle avec entrain en sifflotant. Le Capitaine, l'ignorant presque, lui lance naturellement une nouvelle pique.

- Mais je m'amuse beaucoup ici, ça se voit pas ? Et puis d'abord c'est juste générationnel, vous les vieux êtes décadents tandis que nous les jeunes sommes raisonnables. Et il y a bien longtemps que tout le monde sait que je suis le trésor le plus précieux de cet équipage !

Un silence, ou plutôt un court intervalle ou ne règne que la clameur bruyante de leurs hommes, plane un instant qui laisse chacun à ses pensées... et celles d'Adam sont souvent tournées vers celles de son ami. Ce dernier ne tarde pas à finalement lui demander une dernière fois de le rejoindre sous peine d'avoir à le faire descendre lui-même. Souriant et haussant les épaules, le truand hoche négativement la tête.

- Aaaah... je ne peux vraiment rien te refuser. À vos ordres Cap'taine !

Ni une, ni deux, il enjambe la barrière, s'y laisse lentement glisser avant de passer ses jambes dans les interstices pour se pendre à l'envers et se retrouver face à face avec Morgan, observant presque curieusement son visage inversé avec un sourire bête que seul lui a le droit de voir.

- Alors, je te manquais trop ?

Il fait finalement cesser l'étreinte de ses jambes sur le bois pour se laisser glisser au sol,  se rattrapant sur les mains et se remettant agilement debout, profitant des quelques années de vigueur et d'adresse qu'il lui reste avant qu'il devienne incapable de se permettre ce genre de tours.

Debout, poings sur les hanches il se penche alors suspicieusement et exagérément sur le Capitaine.

- M'enfin, tu me fais la morale mais je te vois pas non plus te joindre à la fête, alors laisse-moi faire venir la fête à toi.

Le Second s'éloigne un instant, se mêlant à la foule en liesse, récupérant au détour d'un tonneau une guitare servant de table, renversant au passage les quelques godets sous les cris d'indignation des matelots auxquels il fait un pied de nez.

Si Morgan a perdu nombre de ses sens, son partenaire a depuis longtemps appris à flatter ceux qu'il lui reste, en l'occurrence le sens de l'ouïe, de la vue... et de l'humour. Face à lui, il fait glisser ses doigts le long des cordes en une arpège dissonante.

- Ah ! Désaccordée, mes préférées !

Ne s'en souciant pas, il se met à se dandiner devant lui avec bonne humeur, lui souriant et parvenant tout de même à lancer quelques accords qui n'agressent pas trop les tympans... parfois. Réfléchissant à quoi lui jouer, il repense à cette chanson qu'il a écrit il y a quelques années de cela, comme une déclaration d'amour.

- Et un, et deux, et trois, quatre !

Il commence langoureusement, accord par accord, d'une voix grave presque mélodieuse, avec un air entre la sérénité et la solennité, reflet de l'instant important et émouvant qu'est une confession :

Toi la belle blonde qui m'ensorcelle,
Je te préfère à ta jumelle,
Cette brune et ses grands airs,
Mais toi aussi...
Petit ostinato puis vient une voix plus roque, éraillée, avec un rythme plus festif alors qu'il se rapproche à quelques centimètres du visage de son ami, lui lançant des regards et sourires aguicheurs. … tu me laisseras un goût amer !

Quand je vois ta couleur dorée,
Je sais que t'aimes te faire mousser,
Dans ta jolie pantoufle de verre,
Je hisse et haut, tu brilles ma bière !

Je suis le roulis des vagues,
Et toi t'es un peu ma bague,
Le trésor d'ici n'importe où,
La plus belle figure de proue !

J'veux partir à l'abordage,
P'têt pas avec tout l'équipage,
Juste pour ouvrir ton coffre,
Si tu veux bien me faire cette offre !

J'ai toutes les cartes, traverse les tempêtes,
Je veux me risquer à faire trempette,
Vas-y pose-moi l’ultimatum,
Je suis ton rhum !

Je suis le roulis des vagues,
Et toi t'es un peu ma bague,
Le trésor d'ici n'importe où,
La plus belle figure de proue !

La gueule ou la jambe de bois,
Je sais pas quoi faire de toi,
J'aime bien partir à l'aventure,
Entre deux bitures !

Quand je vois tes airs de p'tite fille sage,
Je veux bien faire naufrage,
Et puis pour le kraken tant pis,
T'es mon eau de vie !

Je suis le roulis des vagues,
Et toi t'es un peu ma bague,
Le trésor d'ici n'importe où,
La plus belle figure de proue !

Je suis le roulis des vagues,
Et toi t'es un peu ma bague,
Le trésor d'ici n'importe où,
La plus belle figure de proue !








Black Sails at Midnight


Les bras croisés contre sa poitrine, le regard dirigé vers les planches au-dessus de sa tête sur lesquelles il pouvait entendre le craquement distinctif de multiples piétinements, Morgan encaisse dans un rictus tordu plus d'un côté que de l'autre, les brimades de son Second concernant l'état de son magnifique navire, la prunelle de ses yeux, son bien le plus précieux -sans doute après Adam lui-même, mais passons...- Son index tapote frénétiquement contre la manche de sa chemise ample tandis qu'il hoche la tête au rythme des paroles de son camarade, donnant l'impression qu'il se moquait éperdument de lui ce qui faisait sourire certains matelots qui n'étaient pas trop occupés à faire des allers-retours entre les deux protagoniste en train de s'adonner à leur discussion le plus naturellement du monde. Le spectacle est plaisant à observer, n'importe qui ne se risquerait pas à tenir un tel discours face au Capitaine mais le second lui, il possède cette étrange immunité qui en fait à la fois l'homme le plus envié et respecté du navire, sans doute loin devant Morgan lui-même... Le pirate pouffe avec dédain, il s'écarte légèrement de l'entrebâillement de la porte dans lequel il est accoudé pour faire quelques pas en rond dans l'ombre du balcon.

-  "Décrépie"? Marre-toi tant que tu le peux encore, mais on verra bien qui sera "décrépi" le premier ! Tu veux prendre les paris ? Je suis presque sûr que c'est moi qui vais gagner ! Alors si tu trouves le Black Sails "décrépi" je peux toujours t'imposer la corvée de nettoyage ! Si tu t'occupes aussi bien de son pont que de mes chemises tu n'auras plus aucune raison de te plaindre ! Faisant mine de réfléchir, il se plante sur ses bottes avant de hausser les épaules et afficher un petit sourire lubrique, plaquant son index contre ses lèvres. Chuut... n'expose pas tes idées devant tout le monde ! C'est de l'ordre du privé tout ça...

Le ruffian se laisse éclater de rire en imaginant ce à quoi ses hommes peuvent bien penser en ce moment-même, il sait que la plupart d'entre eux ne sont pas assez curieux pour se poser les bonnes questions ou encore s'intéresser aux bas-fonds de la relation entre Morgan et son Second, mais il sait aussi que ce genres de sous-entendus sont monnaie courante sur le bateau et que personne ici n'est assez chaste ou prude pour s'offusquer de quelques remarques déplacées.

Le léger silence qui s'installe fait office de fermeture du rideau sur les deux acteurs de cette théâtrale altercation et la fête peut à présent commencer. Tandis que les hommes s'appliquent à faire pleuvoir, rhum, bière et alcool en tout genre, les deux seuls à rester à l'écart des réjouissances sont encore et toujours les mêmes, Morgan adossé à la porte de sa cabine et Adam que les iris émeraudes du Capitaine cherchent à soutenir en se rapprochant encore un peu du bord de l'ombre du balcon sous lequel il se terrait pour finalement la dépasser le temps d'un regard. L'éclat de la lune révèle un visage rachitique à la chaire grisâtre, arrachée ou décomposée par endroit à l'image d'un cadavre, seule sa longue chevelure brune continue de tomber naturellement sur ses épaules comme un unique souffle de vie conjugué à l'éclat de ses yeux qui brillent encore d'une lueur vengeresse. Devant la grimace prononcée de son ami de longue date, l'assassin ne s'offusque même pas, se contentant d'afficher un air faussement vexé qui pour le coup ne doit pas être si simple à distinguer jusqu'à ce qu'il remette son chapeau pour retourner dans l'ombre de son cloître.

Devant les flatteries presque un peu trop poussées de son camarade, Morgan roule des yeux et se retient de pouffer à nouveau de rire, il imagine Adam en train de gesticuler au-dessus de sa tête et hoche mollement de la tête.

- Tu n'es même pas crédible... Souffle-t-il à voix basse

Puis s'en vient alors la même remarque que le Capitaine a l'impression de poser à chaque fois que l'équipage se plaît à se noyer dans le rhum et que le Second du Black Sails reste discrètement en arrière pour contempler les festivités plutôt que d'y participer. Morgan est loin d'être dupe, il sait qu'Adam se force à ignorer l'odeur de l'alcool qui embaume le navire, tout comme il se refuse de le laisser le posséder afin de partager le fardeau de son ami. Le Capitaine trouve ça stupide, alors qu'il pourrait boire pour deux, il se contente de jouer au jeu de l'homme respectable, mais qui sur ce navire pourrait se vanter de l'être ? Adam a beau ne pas partager la folie sanguinaire de son Capitaine ou de la plupart des pirates du navire, il n'est certainement pas aussi noble et vénérable qu'il veut le laisser transparaître. Pirate cruel et sans pitié ou pirate désinvolte... de toute façon le seul mot que l'on retient reste "Pirate".

Morgan n'a jamais apprécié que l'on s'inquiète pour lui, et il a oublié quel effet ça fait depuis bien longtemps maintenant, mais Adam, même en connaissant la triste vérité continue pourtant à le considérer comme un être humain tout ce qu'il y a de plus normal... quelle ironie stupide et sans intérêt ! S'il n'avait pas autant la flemme le Capitaine serait bien monté lui filer une paire de baffes ! Heureusement les paroles de son Second ont tôt fait de lui faire oublier ses idées noires et Morgan s'esclaffe en se tenant les côtes.

- Me fais pas rire ! Il y a longtemps que tu as oublié ce que le mot "raisonnable" veut dire !

Nouveau silence dans lequel se perd la clameur de l'équipage tout entier, la nuit est fraîche, mais les embruns de l'alcool réchauffent les cœurs et les corps, le chant des marins résonne, parfois mélodieux, parfois... beaucoup moins, certains en sont déjà à leur énième choppe et commencent à tituber sur le pont humide du navire dont les voiles sombres respectent farouchement la courbe du vent. Le temps d'une réflexion, la voix de Morgan se fait plus pressante tandis qu'il rappelle son Second à l'ordre une deuxième fois. Et bientôt ce n'est pas Adam, mais bien sa tête que le Capitaine a en face de lui, il est accroché par les pieds à la rambarde du balcon et pendouille dans le vide, la tête à l'envers. Morgan affiche un sourire narquois mais attendri.

- Ne te rends pas plus indispensable que tu ne l'es déjà... Répondit-il en le poussant légèrement de son index.

Il le laisse finalement descendre observant son acrobatie avec intérêt, reculant pour laisser à Adam la place de le rejoindre. Son corps a beau ne plus ressentir la moindre sensation, lorsque son ami est près de lui, il se sent indubitablement mieux, un pilier de soutien à qui il n'avouera probablement jamais ouvertement à quel point il lui est reconnaissant d'être constamment là à ses côtés. Quand le second vient s'approcher tout près de son supérieur pour lui faire remarquer qu'il reste lui aussi à l'écart des festivités, Morgan ne prend même pas la peine de reculer d'avantage, son nez touche presque celui de son cadet et il soutient son regard avec une prestance presque désintéressée, se contentant d'un simple sourire en coin avant de laisser claquer sa langue contre son palais en signe de frustration. Puis finalement, Adam s'éloigne sous le regard quelque peu éberlué de son Capitaine qui le regarde farfouiller pour revenir avec une guitare qui traînait probablement dans le coin. Les doigts du jeune homme glissent habillement sur les cordes et Morgan se crispe tandis que l'accord sonne faussement. Un sourire entendu étire les lèvres du Pirate qui plonge son regard dans celui de son ami qui entame alors une chanson qu'il ne connaît pas encore. Sa voix est tendre, solennelle, et Morgan reste parfaitement silencieux, il a presque envie de fermer les yeux pour que la musique résonne plus profondément encore au cœur même de son âme maudite, mais il ne voudrait pas perdre une miette du visage de son Second qui se rapproche de lui, encore et encore, cette même proximité qui n'engendre aucun tabou, aucune gêne, plus encore, cette fameuse proximité qui pousse au vice et à la luxure. Morgan s'approche délibérément pour laisser leur front entrer en contact, puis il se recule tout aussi rapidement alors que la chanson prend soudainement un rythme plus enjoué.

La guitare résonne et malgré les dissonances, Adam semble manipuler l'instrument comme s'il s'agissait d'une extension de lui-même, pris dans l'osmose de la situation, le Capitaine frappe des mains en rythme et sautille autour de son Second dans une danse improvisée. Le duo se fait une fois encore remarquer par l'équipage qui cesse plus ou moins chants et rires gras pour se concentrer sur ce spectacle inattendu, certains se joignent au rythme en frappant à leur tour dans leurs mains, d'autres dansent en se tenant bras-dessus, bras-dessous. Le refrain s'étant finalement ancré dans la tête de Morgan, il rejoint son camarade lorsqu'il le chante pour la dernière fois, mêlant sa voix à la sienne. L'espace d'un instant tout s'envole et il ne reste plus que l'effervescence et la bonne humeur. Et lorsque les voix s'éteignent finalement en chœur, un tonnerre d'applaudissement vient ovationner sur le navire. La clameur, les cris de joie, les pintes de bière et de rhum qui se lèvent à l'unisson, Morgan aussi applaudit son ami et lui lance un sourire moqueur.

- T'as pas pu t'empêcher de faire ton intéressant avec ta guitare hein ?! Quand est-ce que t'as trouvé le temps de la composer celle-là ? En plus avec tes histoires de blonde, de rhum et d'eau de vie tu me donnerais presque soif !

Clin d'œil à l'appui, Morgan s'écarte momentanément de sa zone d'ombre pour se mêler à la foule laissant sa silhouette entièrement à la merci de cette lune mesquine qui le défigure pour le transformer en un personnage de cauchemar. Dans de grands gestes chorégraphiés, il attrape une choppe au hasard sans même vérifier ce qu'il y a à l'intérieur, mais au vu de la couleur légèrement brune ça doit certainement être du rhum, pas assez transparent pour de la bière... puis il retourne sous son porche et tend le verre au musicien.

- Santé l'ami ! Rejoins donc ce cercle de débauche et bois tout ton saoul !









Black Sails at Midnight

Accoudé à la balustrade, le Second sourit avec un air béat en hochant la tête alors qu'il se plaît à entendre Morgan s'indigner et le menacer. Tout dans son regard, jusqu'à son menton enchâssé dans ses mains formant un V, respire le « Cause toujours, tu m'intéresses ! ». L'équipage s'esclaffe et le Capitaine ne saura jamais, à ses dépens, que ce n'est pas qu'à cause de lui. Pour la peine, son ami lui laissera le dernier mot, faudrait voir à pas le vex... Ah non, en fait c'est trop tentant. En entendant le petit « Chut » coquin de son ami, le jeune homme se dresse d'un coup, alerte, les yeux brillants, en attente du petit quelque chose qui lui permettra de répliquer. Mais les mots sont inutiles, il va plutôt faire écho à toutes les idées probablement en train de traverser l'esprit de son camarade de jeu et de leur bande de salauds. Bombant un peu le torse pour se cambrer en arrière, dans une pose outrageuse  accentuée par le même sourire lubrique que son capitaine et un regard aguicheur, il glisse langoureusement sa langue de bas en haut sur son majeur tendu tout en faisant glisser doucement sa main gauche écartée à l'extrême de son torse à son bas-ventre, roulant des yeux en arrivant à la fin de ses deux gestes avant de rire à gorge déployée en même temps que son compagnon, s'écrasant la poitrine contre le balcon en se tenant les côtes.

Un silence tout relatif reprend ses droits, laissant les deux comédiens reprendre leur souffle avant que celui du haut ne questionne doucement et moqueusement celui du bas pour savoir si le rapport lui a plu, ce dernier lui demandant si la réponse a vraiment de l'importance, ce à quoi le premier réplique par une nouvelle emportée théâtrale. En entendant de petits gloussements réprimés, Adam hoche négativement la tête avec un sourire attendri... savoir qu'il parvient à amuser son ami le rassure mais il ne peut s'empêcher de plaindre et insulter ce bon vivant si enclin au rire qui a désormais tant de mal à se joindre à des festivités.

- T'es vraiment pas croyable... soupire-t-il.

Et comme pour rajouter de l'ironie à la situation, Morgan encourage son Second à aller s'amuser avec les autres et le laisser dans son coin. Quelle blague ! Donneur de leçons à la manque ! Adam tente bien de répondre, lançant un regard en coin à l'animation qu'il a appris à ignorer depuis longtemps, mais Morgan a tôt fait de le convaincre d'au moins descendre. À vrai dire il n'a pas trop à se faire prier, il comptait bien évidemment le rejoindre, parler au travers d'un porche ayant son lot d'inconvénients. Se retrouvant par la suite en tête à tête renversée avec son Capitaine. Leurs deux rictus doivent être beaux à voir.

- Devenir plus indispensable va être difficile, même mon génie a ses limites !

Le mort-vivant à son goût plus vivant que mort bien que pas assez le bouscule d'un coup d'index bien placé et il se balance d'avant en arrière quelques instants, poussé par cette légère pression qui lui a donné un peu d'élan. Quand le mouvement de balancier touche à sa fin, il se laisse tenter par une nouvelle cascade avant d'enfin se retrouver debout devant son partenaire. Une nouvelle tension toute particulière, si jouissivement complice et ambiguë, se fait sentir alors que les deux corsaires se regardent droit dans les yeux,  à de ridicules centimètres l'un de l'autre. C'est Adam qui met un terme à cette œillade dépravée en laissant entendre à son interlocuteur que s'il est obligé à se mêler aux autres, il sera contraint d'en faire de même. Il manque de lui lancer une chaude expiration au visage pour ponctuer cette décision avant de se rappeler que c'est sans intérêt et risque de plomber l'ambiance. Misère, tant de naturel lui fait oublier l'ombre de drame qui ne peut s'empêcher de planer sur le pirate maudit.

Ni une ni deux, le bras-droit de Morgan va récupérer une guitare qui se trouvait miraculeusement dans les parages. Une chance, sinon il aurait été contraint de faire les parties instrumentales avec sa bouche ! Après une courte introduction, le ruffian se met à jouer tout doucement des accords sonnant harmonieusement faux, gagnant en proximité avec  son compagnon à chaque caresse de ses doigts sur les cordes de la guitare. Ils sont si proches l'un de l'autre, semblent si intimes, faisant abstraction de ce et ceux qui les entourent, que la chanson et cette approche langoureuse a l'allure séduisante et sensuelle d'une parade amoureuse, ce qui n'est pas faux sans être vrai. Alors que le premier couplet est sur le point de finir, Adam laisse un léger silence flotter, accentuant son sourire... avant de partir avec entrain, sa guitare s'endiablant et sa voix déraillant. Le premier accord relancé, il se jette brusquement en arrière, comme son ami mais pas pour la même raison, se lançant à corps perdu dans son morceau pour attirer l'attention des autres. Son sourire et son enthousiasme vont croissant alors qu'il entend Morgan taper des mains et se retourne pour l'observer en train de danser. Le Second parvient à saisir le rythme de la danse tout en continuant à jouer, sautillant face à son compagnon avec lequel il tourne autour d'un axe invisible sans le quitter des yeux.  Très vite, les autres se joignent à eux, battant également la mesure ou dansant autour d'eux dans le sens contraire à leur propre rotation. Tout le Black Sails est en liesse, la célébration est plus festive qu'à bien des endroits sur cette foutue planète et si un navire se risquait à les approcher il pourrait entendre la clameur de l'équipage à des lieues d'eux. Qu'il tente seulement de les aborder, les pirates continueraient de chanter et danser en les massacrant, les canons tonneraient en rythme et les cris d'agonie ne seraient que les chœurs manquant à la partition. La joie d'Adam est à son paroxysme  et ses yeux luisent quand Morgan entonne le refrain avec lui, ses cordes vocales vibrant avec les siennes. C'est à regrets qu'il conclue le morceau. Il accueille les applaudissements et ovations des marins par une révérence caricaturale, un sourire affable se peignant sur ses traits, mais ils ne lui font ni chaud ni froid; seuls ceux du capitaine et son sourire moqueur comptent à ses yeux.

- Non, tu me faisais trop de peine à bouder dans ton coin, ça se fait pas de me voler mon occupation favorite ! Et je ne me rappelle plus très bien, ça devait être la fois avec cette boiteuse siam... Hein ?!

Il est coupé dans son absurde répartie par la dernière réplique de son ami qui a beau être flatteuse et ironique, le laisse pantois. C'est à son tour d'arborer une mine médusée en voyant le zombie traverser le pont à la recherche d'une pinte bien remplie... et lui tendre. Il cligne des yeux deux ou trois fois avant de penser « C'était trop beau pour être vrai. » et de regarder le liquide brunâtre avec un semblant de méfiance. Il semble hésiter un instant à le refuser au risque de réduire en miettes le cadre chaleureux et festif qu'il a eu tant de mal à instaurer mais les encouragements de l'équipage qui soutient son capitaine finit de le convaincre. Il soupire en fixant Morgan avec un air faussement désabusé.

- Quand t'as une idée en tête on te la sort pas hein ? Lance-t-il en attrapant la choppe. C'est bien pour te faire plaisir, c'est la première et dernière !

*
* *

- Non, je suis pas bourréééééééééé ! Râle lamentablement et apathiquement Adam en jetant nonchalamment son ixième godet de rhum par-dessus son épaule et accessoirement le bastingage, un léger moment de silence et d'immobilité le gagnant jusqu'à ce que retentisse un ridicule « Plouf ». Ou alors juste un peu !









Black Sails at Midnight


Ils devraient pourtant avoir l'habitude, ce n'est pas la première fois que le navire prend des airs de fête populaire et ce ne sera certainement pas la dernière et pourtant c'est toujours le même schéma qui se répète. Les tonneaux se percent et se vident tandis que les verres se remplissent... et se vident encore plus vite. La lumière des lanternes se joint à celle de la lune et des étoiles qui se dessinent sur la ténébreuse voûte céleste. Rien à l'horizon, tout est sombre, même les eaux si bleues aux reflets du soleil revêtent à présent un épais manteau d'encre noire où quelques reflets blancs viennent scintiller en accord avec les voix des pirates aussi enivrées soient-elle. La jouissance, la satisfaction, et certains osent dire que ce n'est pas une vie ?! Mais c'est pour ce genre de moment que les hommes vivent chaque jour. Et en dehors de cette effervescence, les entrechocs des pintes qui débordent et se renversent, les rires gras et les coups de coudes... deux hommes sous un porche qui observent à peine ce et ceux qui les entourent, ne semblant avoir d'yeux que pour l'autre. Toujours les mêmes à rester à l'écart, et pourtant l'un d'eux n'est pas à sa place sous cette ombre là.

Morgan lève les yeux au ciel de l'entêtement de son Second et meilleur ami, celui-ci l'a finalement rejoint dans son morne cloître et à présent les voilà tous les deux à s'observer en chiens de faïence alors qu'autour d'eux le brouhaha incessant ne semble même pas les atteindre. Le Capitaine a définitivement abandonné toute tentative de pousser Adam à rejoindre le reste de l'équipage, il sait bien que le plus jeune trouvera toujours une bonne raison de décliner l'offre, c'est qu'il sait se rendre indispensable le bougre, même s'il tente de prétendre le contraire de son habituel ton détaché et ironique. Le Pirate maudit ne peut pourtant pas retenir un sourire amusé, il meurt d'envie d'insulter son camarade de toutes les façons possibles et imaginables avant de le pousser en plein milieu des festivités, alors qu'ils sont tous les deux situés à une proximité telle qu'un simple pas suffirait à faire se cogner leur front, mais Adam le précède en acte et en parole et s'empresse de s'éloigner le temps de revenir avec de quoi sublimer la soirée de son Capitaine.

Si la ballade démarre sur la voix douce et mélodieuse du Second, ce léger silence ponctué d'un sourire aussi irrésistible qu'imperturbable -auquel Morgan répond en passant sa langue par-dessus sa lèvre supérieure, le regard lubrique- prend rapidement fin pour faire place à un rythme bien plus entraînant. La surprise de ce soudain changement d'ambiance est rapidement remplacée par l’envoûtement que provoque la musique sur le pirate maudit qui hoche la tête avec intérêt avant de se joindre au spectacle avec plaisir, battant des mains et sautillant autour d'Adam prenant un plaisir fou à lui tourner autour, passant de temps à autre son menton par-dessus une épaule, se rapprochant de son visage et s'en éloignant en rythme avec son vis-à-vis qui se mêle à la chorégraphie improvisée pour suivre le rythme de ses pas ! Et alors, éclate une toute nouvelle ambiance, l'enivrante allégresse qui s'enflamme comme un feu de joie, l'odeur du rhum et de l'iode se mélange aux éclats de rire et à la voix du Second ne tardant pas à se faire remarquer du reste de l'équipage qui prend part à son tour à la chanson. Le Black Sails entier est lié par un seul et même air et le monde semble s'effacer un peu plus sous les paroles de la ballade entraînante. Le rictus béat de Morgan est à son comble et il entonne avec plaisir le refrain final, mêlant sa voix à celle de son meilleur ami et le Capitaine ne peut s'empêcher de lui glisser une œillade pleine de fierté en remarquant les iris océan d'Adam luire avec plus d'intensité encore. Et c'est presque déçu qu'il constate que les accords s'éteignent sur les applaudissement endiablés des pirates.

Morgan vient passer une main sur l'épaule de son cadet tandis que tout le monde autour d'eux le félicite, cette situation le rend d'autant plus heureux qu'il sait bien que ça n'a pas toujours été comme ça sur le navire. Et bien évidemment, le capitaine maudit ne compte pas s'arrêter là, Adam à peut-être réussi à faire venir la fête à eux comme il l'avait si bien dit avant de courir après son instrument, mais la fête manque encore de quelque chose, quelque chose que Morgan ne tarde pas à rapporter lui-même en se mêlant momentanément à la foule en partie bien trop ivre pour remarquer qu'un monstre traverse le pont dans de ridicules entrechats, et ceux qui remarquent sont bien trop habitués pour s'en trouver terrifiés. Il y a bien longtemps que la légende et la malédiction du Capitaine Morgan ne fait plus office pour eux que de détail, parfois même de bénédiction quand on voit à quel point leurs pillages se concluent par de fervents succès ou que les ennemis fuient à la simple vue du Jolly Roger du navire flottant haut dans le ciel. Une choppe de rhum à la main, le ruffian ne tarde pas à se pointer à nouveau face au musicien pour lui agiter la choppe devant le visage avec un haussement de sourcil répétitif. Il ricane avec un sourire fourbe.

- Tu ne pensais tout de même pas conclure tout ça avec un verre d'eau rassure-moi !

Si le regard d'Adam vaut sans nul doute à l'heure actuelle tous les trésors et tous les pillages du monde, les paroles du Capitaine ne tardent pas à être encouragées par les membres de l'équipage qui lancent de grandes acclamation pour encourager le bras-droit de leur leader à se joindre à la fête. Morgan lui offre un clin d'œil entendu.

- Évidemment... je ne t'en proposerai pas d'autres que celui-là... Ment-il copieusement en croisant son index et son majeur dans son dos.

Enfin... il n'a pas particulièrement menti si on prend en compte qu'effectivement il ne lui a lui-même servi aucun autre verre jusqu'à présent mais que le Second ne s'est pas fait prier pour se servir lui-même. Oh bien sûr il a dû être un peu encouragé à accepter le second puis le troisième... mais pour le reste.

*
* *

La fête bat son plein, les chants et les danses ne cessent pas une seconde tandis que la nuit se poursuit. La plupart des forbans ne sont plus que des loques amorphes titubant sur le pont, une choppe vide ou à moitié pleine dansant dans leur main. Certains discutent passionnément avec le mat central ou le bastingage, d'autres continuent à chanter et jouer de la musique pensant sans nulle doute enchanter les oreilles des Dieux de l'océan alors que s'ils les entendaient lesdits Dieux auraient mille et une raisons de faire s'abattre un terrible malheur sur le Black Sails. Et au milieu de tout ça... il y a Adam. Adam qui s'était tenu à l'écart des festivités jusqu'à ce qu'il ait le malheur de vider sa première pinte de rhum. De toute évidence il est aussi d'équerre qu'une bonne partie de l'équipage et Morgan, qui s'était précipité pour empêcher l'un de ses matelots de passer par-dessus bord alors qu'il était en train de rendre ses tripes à Neptune, affiche une moue perplexe rendue indescriptible par la métamorphose qu'a subi son corps. Il se baisse promptement pour éviter la choppe qui passe par-dessus sa tête pour atterrir quelques secondes plus tard dans l'eau et pousse un soupir à fendre l'âme avant d'éclater tout bonnement de rire.

- "C'est la première et la dernière" Imite-t-il en caricaturant son ami, battant l'air de sa main droite... enfin, de ce qu'il en reste. Te voilà bien loti ! Comment tu veux paraître crédible après ça ?!

Le pirate maudit ricane à nouveau, ne se privant pas de se moquer de l'état d'ébriété de son ami, lui qui veut toujours se la jouer soutien moral il le fait bien rire... et... il le rend aussi un peu jaloux... Morgan retient un grognement agacé et lève les yeux au ciel en hochant de la tête avant de s'approcher tout près de son second pour le railler de plus belle.

- Tu voulais faire venir la fête à nous mais finalement on dirait bien que c'est la fête qui a eu raison de toi hahaha ! Histoire d'en rajouter une couche il attrape une bouteille à moitié vide des mains d'un type qui ne s'est même pas rendu compte qu'il est en train d'essayer de boire dans un goulot fantôme et la tend à son Second avec un sourire terrifiant. Par contre si tu pouvais éviter de balancer tous les godets par-dessus bord... ça m'arrangerait de pas avoir à ravitailler de ce côté-là. Il lui agite la bouteille sous le nez. Avec ça plus de risque camarade !

Il passe son bras libre autour de ses épaules et s'apprête à lui éclater de rire à la figure histoire de l'enfoncer encore un peu lorsqu'une ombre vient soudainement couvrir un instant leur silhouette. En levant le nez vers les cieux, Morgan n'a pas le moindre doute sur la nature de l'ombre en question, il s'agit d'un oiseau qui vole au dessus du navire mais vu son envergure ce doit être un sacré piaf. Probablement un goéland ou un albatros, est-ce que cela signifie qu'ils approchent d'une terre ? En général on aperçoit des oiseaux à proximité d'une île ou une crique. Déjà ? Il n'ont pourtant pas repris la mer depuis si longtemps... alors cela signifie peut être qu'ils naviguent près d'une archipel. Le regard rivé sur l'oiseau, le Capitaine se pose une foule de question lorsqu'il remarque d'un seul coup que l'ombre devient de plus en plus petite... non l'oiseau n'est pas en train de s'éloigner, au contraire, il se rapproche, et il se rapproche à une vitesse ahurissante jusqu'à... s'écraser pratiquement au pied du duo. Le Capitaine ne se trompait pas... il s'agit bien d'un albatros... mais celui ci n'est plus en train de voler tranquillement au-dessus d'eux, il est tombé raide mort sur le pont du navire. Fatigue ? Maladie ? Blessure ? La raison en devient presque optionnelle tout ce que Morgan capte pour l'instant c'est que cet oiseau censé porter bonheur aux bateaux vient de s'écrouler comme une pierre sur SON Black Sails... et ça c'est tout sauf un bon présage.

- Ça m'arrive rarement de m'inquiéter... Il se force à toussoter. Mais là je t'avouerais que je suis moyennement confiant... Avoue-t-il à son Second sans vraiment se préoccuper du fait qu'il est beurré comme un coing.









Black Sails at Midnight

Plus que le navire, Adam a le cœur en joie alors que Morgan s'amuse à ses côtés. Ils pourraient bien n'être qu'eux deux, il ne s'en soucierait pas et s'amuserait avec le même intensité. Pour lui, la fête c'est de voir son ami de toujours prendre du plaisir. Alors jouer de la guitare désaccordée, chanter des chansons grivoises et se déhancher sans grâce, c'est bien peu cher payé. Les sourires de Morgan, quelle que soit leur nature, ses mimiques aguicheuses, cette presque tendresse qu'il a en passant la tête près de son épaule, voilà le vrai trésor du Second, sa vraie aventure. Il accepterait de vivre dans une minuscule prison s'ils pouvaient vivre ainsi et s'il ne savait pas que la liberté est la valeur la plus précieuse de son Capitaine. Quand la chanson prend, malheureusement, fin c'est presque comme s'il découvrait que les autres matelots se sont joints à eux tant il était dans sa petite bulle de confort avec son meilleur ami. Les congratulations lui font plaisir, un peu, il a mis du temps à gagner ce respect et il a parcouru du chemin pour en arriver là, mais il n'a jamais été en quête d'autorité et d'admiration... au contraire, c'est plutôt maintenant qu'il a atteint ce statut qu'il risque d'être contrarié si ces valeurs lui font défaut.

Les deux camarades échangent à peine quelques mots que le plus vieux des deux va se mêler un instant à la foule pour aller y chercher quelque chose qui n'a très vite plus rien de mystérieux. De retour avec une pinte de rhum, son Second ne peut que lui lancer un regard dubitatif. Pourquoi ne peut-il s'empêcher de discuter ses choix ? Est-ce qu'il ne peut pas se mêler de ses affaires ?... bon d'accord, les affaires d'Adam sont souvent, pour ne pas dire toujours, également celles de Morgan... Mais le plus rageant est probablement que le maître du navire arrive généralement toujours à ses fins.

- Ma mère m'a toujours dit de ne pas accepter les verres de rhum de la part d'un pirate mort-vivant...

Son regard coule sur le liquide foncé qui ondule légèrement dans son récipient, il voit le reflet déformé de son ami, affichant un sourire décomposé qui se veut rassurant, et entend bientôt les marins qui l'encouragent à se joindre à eux dans la beuverie. Il soupire. Un verre ne peut probablement pas faire de mal, pas vrai ? Et puis il a presque oublié le goût qu'a ce liquide...

- Mais bon, ma mère m'avait aussi interdit de devenir un voleur ou un pirate, dit-il en attrapant le gobelet sous les acclamations de l'équipage. À la sienne !

Il prévient alors son démon tentateur que ce sera son seul verre... ce à quoi Morgan lui répond avec trop de bonne foi pour que ce soit vrai. Le quartier-maître le toise d'une moue blasée.

- Y a un trou à l'endroit où tu croises les doigts.

Sur ces bonnes paroles, Adam boit cul-sec son breuvage sans sourciller, expirant bruyamment lorsqu'il a fini son verre. Il doit avouer que ça désaltère... et puis que le goût prononcé de l'alcool n'est pas désagréable et pas pour lui déplaire... Non, il ne doit pas penser ça ! Il doit penser à Morgan ! Toujours penser à Morgan, le pauvre qui... Hum ? Qu'est-ce que ce verre fait sous son nez ? Ah, c'est Bobby... Le Second lui lance un regard plein de remontrances... Bon, pour une fois qu'il ne passe pas la nuit à vomir dans la cale, on ne va pas le contrarier. De la bière, l'amer lui contrarie un peu le palais mais il finit quand même son verre. Différents matelots s'attroupent progressivement autour de lui, un verre ou deux à la main, et se mettent à lui parler de sa chanson, des paroles, de la musique, de la pseudo-chorégraphie, tout en lui proposant une gorgée de temps à autres. La conversation avance, les verres se suivent et après quelques minutes on ne propose plus à boire au Second qui attrape de son propre chef un verre de temps en temps, plus ou moins distraitement, alors qu'il discute. Il s'arrête soudain en pleine phrase pour apostropher un type à l'autre bout du pont.

- Hé ! Est-ce que c'est de la gentiane ? J'en ai plus goûté depuis que je suis monté sur cette épave !

*
* *

Un peu plus tard dans la nuit, Adam a perdu le compte des verres qu'il a vidés plus ou moins contre son gré. Une calme mais tenace sensation de chaleur lui habite les joues et son regard se perd un peu dans le vague alors que sa démarche se fait moins assurée sur le plancher agité par les doux remous de l'océan. Un verre de rhum en main, après avoir goûté à peu près tout ce qui traînait sur le bateau, le Second éméché est en pleine discussion avec son Capitaine, tous les deux au milieu des marins à différents stades d'ébriété.  Il porte son godet à ses lèvres pour le vider et quand il le baisse à nouveau une seconde plus tard, son aîné a disparu de son champ de vision. Il parvient à deviner sa présence juste derrière lui, allez savoir pourquoi, mais s'arrête dans son début de rotation... il est à deux doigts de vomir. Et c'est probablement à cette envie de rendre son dîner qu'il s'adresse en clamant qu'il est tout à fait sobre … ce qui en soit devrait lui mettre la puce à l'oreille. Mais pour l'heure, ce qui arrive à ses oreilles ce sont les paroles de son ami. Il n'a peut-être plus les idées claires mais il devine encore qu'il est en train de l'imiter et plus généralement de se moquer de lui. Cela le motive assez pour qu'il puisse finalement se retourner en titubant, grincheux.

- Ooooh... ça vaaaaa... Un coup ça se plaint que je suis pas drôle... l'autre que je suis pas crédible... faut savoir à la fin... Il hoquette. C'est pas comme si j'avais jeté la guitare par-dessus bord !

Il fronce les sourcils et plisse les yeux en croyant entrapercevoir l'instrument susdit flotter dans l'eau à quelques mètres de là, par-dessus l'épaule de Morgan, et entendre le son caractéristique d'une guitare qu'on cogne quand il arrive au niveau d'un rocher... non, il doit se faire des idées. Mais il cesse tout de même de fixer ce point pour ne pas que le Capitaine se retourne dans sa direction, on sait jamais.

- Elle a eu raison de que dalle la fête ! Et... surtout pas de moi ! On se ferait aborder maintenant... je pourrais m'en occuper tout seul ! Il observe son ami lui tendre une bouteille en le brimant une fois de plus. C'est pas ma faute... C'est les godets... qui s'envolent de ma main... pour reprendre leur liberté...

Il louche ensuite sur la bouteille sous son nez alors que son presque frère le saisit par les épaules avant que son regard ne se perde sur quelque chose dans le ciel. Adam lève également les yeux... mais n'y voit pas grand-chose.  Il passe aussi distraitement ses lèvres autour du goulot tenu par son interlocuteur et lui fait lever le coude avec le sien sans même regarder, histoire que la bouteille soit penchée et que le liquide s'écoule dans sa bouche. Il parvient enfin à saisir ce que Morgan regarde quand ladite chose se met à se rapprocher dangereusement d'eux et qu'ils la suivent du regard, interdits, jusqu'à ce qu'elle tombe à leurs pieds. Un volatile, et pas une vieille mouette, non, une volaille majestueuse comme on en voit que sur les figures de proue. Enfin, un peu plus vivace sur les figures de proue en général. Le Second sépare ses lèvres de la bouteille désormais vide et brise le silence en déglutissant bruyamment, avalant le demi-litre de rhum encore dans sa bouche.

- Ça pue, lâche-t-il sommairement, comme déconnecté de la réalité et uniquement capable d'articuler cette pensée simple de deux mots, mais parle-t-il de la situation ou de la bestiole crevée qui commence à pourrir à leurs pieds ? J'crois qu'il est mort...

Tout l'équipage entoure rapidement la bestiole et, par extension, les deux chefs du bâtiment, un silence lugubre s'est installé sur le Black Sails avant que le Capitaine ne confie ses doutes à son Second qui se contente de hocher vivement la tête pour acquiescer. Le mutisme oppressant persiste, c'est pourquoi il décide finalement d'y aller de son petit commentaire.

- On va peut-être pas rester là hein... Il tente de reprendre de sa prestance malgré les quelques grammes d'alcool qu'il a dans le sang et qui trouvent drôle de taper contre sa boîte crânienne. Allez, geoubez vos culs ! On s'active, on va décarrer d'ici fissa ! Et démagez-goi ça du pont ! Il agite ses bras avec moins de fermeté qu'à l'accoutumée pour donner ses ordres et envoyer les hommes à leur poste. Au cabestan, levez l'ancre ! Et vissez les hoiles ! Certains hommes le regardent avec un air quelque peu hagard. Vous m'avez très bien compris ! Et mettez-moi quelqu'un à la vigie... non, mettez-moi deux personnes à la vigie ! Conclue-t-il en montrant son index, son majeur et son annulaire... il y jette deux-trois coups d’œil avant de baisser ce dernier.

Il profite du bras de son capitaine entourant son épaule pour le faire pivoter avec lui et l'emmener à l'écart, s'appuyant également sur lui pour marcher plutôt droit. Le conduisant jusqu'à la barre pour être seul à seul avec lui, s'accoudant à la roue en s'efforçant de ne pas la faire bouger. La démarche du Second avait été lente pour rester assurée, une bonne poignée de minutes s'était écoulée.

- Du calme, c'pas toi qui a un jour dit « Les superstitions c'est pour les tapettes ! » ? Hein ? Nan mais regarde ça veut rien dire ! Il donne un coup de pied dans un seau pour le retourner et s'asseoir dessus en sifflotant. C'pas comme si on avait un prêtre sur le bateau, bon Dieu de merde ! On va pas finir au bout d'une corde mais si t'es pas rassuré pour autant je nous souhaite bonne chance ! Il fixe Morgan avec insistance, la tête penchée en avant. Alors, je viens de nous attirer malheur d'au moins six façons différentes, est-ce que t'as l'impression que ça va changer quelque chose ?

- Navire en vuuuuuuuuuuuuuuue ! Lancèrent en chœur les deux vigies.

Adam reste impassible quelques secondes en espérant très fort que les deux sentinelles ont au moins regardé toutes les deux dans la même direction. Un peu mal à l'aise, il s'adresse à Morgan d'une voix ridiculement aiguë.

- C'est peut-être juste des touristes ?









Black Sails at Midnight


Aah sacré Adam! Le Capitaine du Black Sails peut bien lui reconnaître une certaine volonté, ça il ne lui enlèvera pas. Et le voir balancer des excuses bidons en essayant de refuser le pichet que Morgan lui tend, c'est à la fois ridicule et parfaitement idiot d'autant plus que le pirate maudit sait bien à quel point c'est inutile... c'est sans compter sur la capacité de persuasion du Leader du Black Sails qui n'a pas l'intention de laisser son Second et meilleur ami passer à côté d'une autre soirée bien arrosée ! Morgan hoche négligemment de la tête, la choppe de Rhum brun à la main faisant doucement de l’œil à Adam alors que celui-ci continue à déblatérer des idioties. Il se fiche pas mal des œillades inquisitrices, de ce que peut penser le plus jeune sur sa foutue insistance, de toute façon, Morgan sait déjà qu'il a gagné, alors à quoi bon faire durer le suspens plus longtemps ? Et comme il s'y attendait, Adam ne tarde pas à accepter la choppe pleine sous les acclamations des hommes de l'équipage qui lèvent leur verre à la santé d'une parfaite inconnue.

- Ta mère est un modèle de sagesse je veux bien le reconnaître... lance-t-il en l'attrapant par les épaules avant de rouler des yeux en faisant de grand geste de son bras libre. Elle serait... tellement fière de toi si elle te voyait aujourd'hui !

Morgan éclate de rire en donnant un petit coup de coude dans le bras de son Second qui de toute évidence a réussi à voir clair dans le mensonge de son supérieur et meilleur ami. Interloqué, le Capitaine baisse la tête sur son propre torse avec le regard d'un enfant pris en flagrant délit de vol à l'étalage pour constater le trou dans sa chemise avec de grands yeux ronds... note à lui-même pour la prochaine fois : vérifier à deux fois que la blessure s'est refermée avant de faire le con. Bah, comme s'il pouvait avoir honte de sa perfidie ! C'est un pirate après tout, mentir c'est un peu ce qu'il pourrait faire de mieux et pourtant paradoxalement s'il y a bien une chose qu'il supporte mal c'est bien le mensonge. Mais on ne parle pas ici de malheureuses boutades sans importance, mais bien du réel mensonge, celui qui dissimule une vérité inavouable pour la rendre plus douce ou tout simplement la cacher. Le Capitaine n'a pas la prétention de se définir comme un "honnête homme" mais quel intérêt à cacher les choses ? Tout finit un jour par se savoir.

Observer Adam descendre sa choppe de rhum d'une traite a quelque chose de jouissif et d'insupportable à la fois, il a l'impression que le monde entier est en train de le narguer sournoisement et il échappe un ricanement amer qui se change en un rire plus léger lorsqu'il remarque que bien vite, le reste de l'équipage a tôt fait de le pousser au vice en lui proposant quelques nouveaux verres, dissimulant leurs sales intentions à travers des compliments, des questions et des commentaires concernant sa prestation d'un peu plus tôt. Morgan est réellement heureux de constater que sa présence sur le navire est au moins aussi respectée que la sienne... si ce n'est peut être plus, ça n'a pas toujours été facile au début, mais pour qui ça ne l'a pas été hein ?  Et bientôt le Second s'enfonce de plus en plus dans l'ambiance festive du navire qui continue à briller de liesse et d'entrain. Morgan est assez fier de son coup, c'est pas tous les jours qu'il a le plaisir d'admirer la débauche complète de son presque frère, lui qui passe généralement son temps à se priver pour éviter de faire languir son Capitaine. Idiot.

*
* *

La nuit se prolonge dans une atmosphère chaleureuse et déroutante, et le seul encore capable de marcher correctement c'est un homme aux allures de mort-vivant qui a totalement laissé tomber son porche pour se mêler à ses hommes sans la moindre gêne. Il n'a pas grand chose à faire à part être témoin de ce spectacle à la fois fascinant et... désolant de stupidité. Morgan ne s'est pas éloigné d'Adam avec qui il est en pleine discussion... enfin, qu'il écoute plutôt monologuer tout seul en racontant des conneries sans rapport les unes avec les autres. Il aura rarement été aussi bavard. Le Capitaine ne le laisse pourtant pas se ridiculiser tout seul, il lui répond, le relance même parfois entre deux éclats de rire, s'éclipsant de temps à autres pour rattraper un homme un peu trop proche du bastingage à son goût ou en train de déclarer sa flamme à une lanterne d'un peu trop près. Ivre mort en mer... situation dangereuse sauf lorsqu'on possède un bon ange gardien. En l'occurrence, l'ange en question n'a d'ange que le nom... et encore. Le pirate maudit acquiesce à une nouvelle remarque de son Second avant de cette fois-ci disparaître pour rattraper un homme qui aurait sans doute bientôt appris que respirer sous l'eau est une chose impossible quand on est pas une sirène.

Dans le même temps il se moque ouvertement du pauvre Adam en train d'essayer de s'auto-persuader qu'il n'est absolument pas ivre, mais dire qu'il l'est semble presque un doux euphémisme quand on fait attention à sa démarche dodelinante et ses gestes lents et imprécis. Le regard du Second se perdant sur un point invisible derrière Morgan, ce dernier se détourne au bout de quelques secondes, se demandant ce qu'Adam a bien pu trouver d'intéressant à fixer, mais il se retourne rapidement à nouveau pour faire face à son cadet qui lui soutient dur comme fer que son état d'ébriété n'est en rien aussi avancé qu'on veut le lui faire croire et le ruffian pouffe sans ménagement en s'approchant de son ami, dérobant au passage une nouvelle bouteille histoire de faire plonger Adam une bonne fois pour toutes. Il étouffe un nouvel éclat de rire en se demandant si son camarade est bien sérieux en parlant des godets cherchant à retrouver leur prétendue liberté. Son bras autour de l'épaule du cadet, il ne tarde pas à se moquer une nouvelle fois.

- Mais oui c'est ça ! Peut-être bien que celui qui vient de se "libérer", lance-t-il en pliant le majeur et l'index squelettique de sa main libre, est retourné quelque part auprès de sa famille ! Tu crois qu'il avait des enfants ? De touuut petits mignons godets qui l'accueilleront en lui chantant des chansons ! Aaah... quelle cruauté que de les maintenir ici en captivité !

Oui... Morgan se moque à n'en plus finir et oui ça l'amuse beaucoup, il est conscient que même avec ce qu'il a englouti Adam n'est pas assez con pour avaler une connerie pareille... ou si c'est le cas il faut immédiatement qu'il s'arrête de boire. Mais le but est justement de tourner son second au ridicule et d'autant plus que celui-ci se rende compte que son supérieur se fout ouvertement de sa gueule.

L'attention du pirate maudit se trouve soudainement accaparée par l'ombre d'un oiseau planant au dessus du navire, avec le contre-jour de la lumière de la lune, difficile de dire de quoi il s'agit mais une chose est sûre, il s'agit d'un oiseau particulièrement imposant. Morgan est tellement obnubilé par cette ombre qui plane au-dessus d'eux qu'il ne note même pas la tentative désespérée d'Adam de récupérer le contenu de la bouteille, il laisse son bras se faire guider par celui de son Second sans même s'en apercevoir. Le noble vol de l'animal aurait presque pu paraître poétique si seulement... il ne venait pas de s'écraser de tout son poids aux pieds d'Adam et Morgan qui sont restés complètement hébétés devant un tel spectacle. Un silence pesant s'installe jusqu'à la première remarque du cadet auquel le Capitaine ne trouve rien à répondre tant elle correspond parfaitement à la situation. La seconde en revanche le pousserait presque à éclater à nouveau de rire.

- Nooon tu crois ? Proclame-t-il d'une voix indignée en s'approchant tout près du visage d'Adam.

Bientôt, les deux gradés du Black Sails ne sont plus les seuls à faire état de la macabre découverte, tout le navire semble en deuil soudain comme si les nombreux grammes d'alcool venaient soudainement de disparaître au plus profond des abysses. D'aucun sait que les marins sont pour la plupart très superstitieux et que dire sinon que cet oiseau mort est de toute évidence une annonce de mauvais présage? Personne ne parle jusqu'à ce que Morgan ne s'autorise à chuchoter ses impressions à son ami, précédant un nouveau silence particulièrement désagréable. On pourrait entendre le cœur des pirates battre à l'unisson. Seul le remous des vagues battant contre la coque et le sifflement du vent dans les voiles brisent ce silence pesant jusqu'à ce qu'Adam pourtant toujours dans un état d'ébriété avancé ne se décide à donner des ordres.

Morgan l'envisage avec un air dubitatif... oh... il a l'air de plutôt bien s'en sortir malgré les quelques erreurs d'élocution involontaires, inutile de lui voler la vedette non ? La voix forte du Second amuse son supérieur qui sourit d'un air narquois en réalisant que l'équipage complètement d'équerre comprend probablement une syllabe sur deux des commandements d'Adam, mais ce n'est pas comme si c'était la première fois qu'ils se retrouvaient dans ce genre de situation n'est-ce pas ? Et puis ce n'est qu'un piaf hein ? Le Capitaine maudit et son Second se dirigent tous deux laborieusement vers la barre, où Adam s'accoude négligemment sous le regard perplexe du plus âgé qui pousse un soupir forcé. Le regard en coin de Morgan en dit long tandis que son meilleur ami s'affaire à essayer de faire taire son mauvais pressentiment en lui renvoyant ses propres paroles à la figure. Bordel qu'est-ce que ça le gave quand il fait ça ! Et comme si ça ne suffisait pas, Adam poursuit ses explications en s'amusant de toute évidence à attirer le malheur sur le navire en enchaînant les gestes et les paroles tabous par excellence. Certes Morgan n'a jamais été très superstitieux, mais là il faut bien reconnaître que le Second l'inquiète tout particulièrement, son visage se décompose -si seulement c'était possible qu'il se décompose plus qu'il ne l'est déjà- et il fait les yeux ronds s'apprêtant à lui hurler dessus en guise de réponse lorsque les hommes de la vigie s'exclament en chœur. Le Pirate maudit se retourne brusquement vers son ami de longue date  et esquisse un geste visant probablement à l'étrangler, mais il se ravise en lui balançant simplement une claque derrière la tête.

- Putain t'es vraiment trop con quand t'es bourré Adam ! Non rectification... t'es ENCORE plus con que d'habitude quand t'es bourré !

L'éventualité selon laquelle il s'agirait de touristes a clairement du mal à effleurer l'esprit de Morgan qui lance un regard noir à son second, et sous la lueur fantomatique de la lune, ce genre de regard fait la plupart du temps sont petit effet, même sur un habitué. Puis il lève la tête vers la vigie et hurle à pleine voix.

- Quelle est sa position ?

- Tribord Capitaine ! À deux heures !

Le ruffian tire une longue-vue de la poche de son pantalon et discerne effectivement une ombre qui s'approche, le navire est loin d'être d'une taille modeste, une sorte de frégate modèle réduit, mais en soi, le bâtiment et suffisamment imposant pour largement tenir tête au Black Sails, alors que faire ? Le cerveau du Capitaine carbure à plein régime. Bon... un point sur la situation. L'équipage tout entier est complètement saoul, Adam n'est guère mieux que les autres, même s'il ne doute pas une seconde qu'il se jetterait à corps perdu dans une bataille s'il en donnait l'ordre... c'est peut-être justement ça le pire du pire... Bon alors là tout de suite, la fuite semble une bonne alternative, oui la fuite c'est bien, Morgan est assurément fort, il est aussi assurément immortel, mais il ne pourra pas non plus garantir la sécurité de tout son équipage. Tant pis pour l'action, le navire est encore loin, ils ont le temps de tenter une manœuvre afin de disparaître de sa ligne de mire.

- On se rep- Commence à crier Morgan avant d'être interrompu par une voix en hauteur.

- Navire en vuuuuuuuuue ! Répète l'un des hommes de la vigie.

- Ouais on avait compris c'est bon !

- Non Capitaine... j'veux dire... un autre navire !

- OUI ON AV... pardon ?!

- Trois-quart par bâbord Capitaine !

Non... c'est pas possible ! Morgan empoigne sa longue-vue à pleine main et examine l'horizon avec minutie... et effectivement, une autre ombre se dessine, elle est moins imposante que celle de la frégate, mais n'a rien à envier à ce bon vieux Black Sails. Le Capitaine se détourne en direction de son Second et ami comme si tout ça était de sa faute.

- Je vais te tuer Adam... lentement !

Leur position est loin d'être avantageuse, très, très loin, non seulement ils font face à deux navires mais en plus de ça ils sont chacun de part et d'autre du bâtiment ce qui les place en plein milieu d'un éventuel tir croisé. Le mieux qu'ils peuvent encore faire afin d'éviter de se faire canonner de toute part s'il s'agit effectivement de navires ennemis c'est d'en contourner un en espérant qu'ils passeront... plus ou moins inaperçu.

- On vire à tribord et plus vite que ça! Lance-t-il à Adam avec un regard inquisiteur tandis qu'il descend sur le pont inférieur pour agiter ses bras en tout sens.

- Au boulot bande de tire-au-flanc, la fête était bien sympa mais là va falloir vous réveiller parce qu'on a quelques emmerdes ! Étarquez la Grand Voile il faut prendre un maximum de vitesse, si vous voyez le moindre mouvement en face tenez vous prêts à répliquer ! Armez les canons, pas de coup de feu tant que j'vous en ai pas donné l'ordre et préparez-vous pour un branle-bas de combat !

La frégate est sans doute plus dangereuse, mais elle résistera mieux à un éventuel assaut du second navire aussi, en passant de son côté ils n'auront pas à se préoccuper d'éventuels coups de canon, la coque entre eux les protégera... en d'autres termes, utiliser la frégate comme "bouclier" face au second navire, en revanche si la frégate attaque, ce sera une toute autre histoire et au vu de l'absence de pavillon du bâtiment, Morgan serait prêt à parier qu'il ne s'agit ni de "touristes" ni de marchands.

- Et déferlez le pavillon ! Hurle-t-il dans un rire démoniaque. Histoire que ces fous sachent à qui ils ont affaire!









Black Sails at Midnight

Morgan et sa manie de décider à la place des autres ce qui est le mieux pour eux... Adam est bien assez grand pour s'occuper de lui tout seul, le Capitaine devrait le savoir et c'est une des raisons qui poussent son Second à refuser le breuvage, c'est un coup à ce que l'aîné lui sorte quelques temps plus tard qu'il faut toujours quelqu'un pour lui dire quoi faire. Et pourtant, quiconque posant un peu l’œil sur cet équipage sait que c'est un homme qui n'a pas sa langue dans sa poche, le seul qui se réserve le droit de remettre Morgan en question et qui peut se le permettre sans risquer sa peau. Avoir un quartier-maître sur le navire n'avait jamais été perçu comme une nécessité, tout le monde respectait ou craignait assez l'avis du Capitaine pour le suivre à la lettre, après tout c'était grâce à lui qu'ils avaient subsisté tout ce temps. La montée en grade d'Adam, presque prise à la légère, en avait surpris plus d'un, lui le premier. Tout le monde n'avait pas vu la chose d'un bon œil, certains le méprisaient ouvertement, ce jeune arriviste, mais d'un côté une certaine proportion de l'équipage le respectait déjà ; il avait fait ses preuves, ne manquait pas de courage et était sans conteste celui qui avait sorti le capitaine de sa léthargie. Bien vite, on ne put lui retirer qu'il faisait bien son travail. Il était souvent de l'avis de Morgan mais cela n'empêchait pas qu'il restait toujours derrière lui, comme une présence raisonnable se voulant capable de calmer les ardeurs de l'immortel. Il était étonnamment réfléchi et proposait parfois d'autres plans et tactiques qui portaient leurs fruits la plupart du temps.Et si le dernier mot revenait toujours au capitaine du Black Sails, on s'était rapidement rendu compte qu'il n'était pas plus mal d'avoir deux poids deux mesures.

Mais pour l'heure, tout l'équipage est derrière son leader afin de convaincre le Second à l'unanimité qu'il doit se joindre aux festivités au lieu de rester à l'écart comme à son habitude. Ah... Adam a parfois l'impression que personne ne le comprend sans pour autant regretter l'époque ou il voyageait en solitaire. Il finit par saisir le pichet sous les bravos de la foule qui trinque à la santé de sa mère, paix à son âme, avant que Morgan ne vienne l'enlacer et se moquer de lui, causant un léger sourire, moins bref que son ricanement cependant, sur le visage de son bras-droit. Qu'est-ce que sa mère pourrait bien penser de lui ? À vrai dire ça ne l'importe pas vraiment, mais plus généralement qu'a-t-il fait de sa vie ? Où en est-il aujourd'hui ? On voulait qu'il soit connu ? C'est chose faite, son portrait est placardé dans nombre de grandes villes à côté de celui de son compère. Il devait devenir important ? Eh bien si l'on en juge à la prime sous ledit portrait, il ne doit pas être le dernier des péquenauds. Il peut se vanter d'être le plus raisonnable pirate de son navire, peut-être le plus raisonnable des pirates, mais doit-il vraiment en être fier ? Après tout il reste un criminel, aussi sage soit-il... Tout bien réfléchi, il se fiche éperdument de toutes ces réflexions, ce qui le caractérise vraiment, son identité, c'est sa qualité de bras-droit de Morgan. Cet homme à qui il a dévoué sa vie sans trop savoir pourquoi, bien trop rapidement pour quelqu'un de sensé... Il est son ombre, on ne peut plus parler de lui sans faire référence à l'autre, et c'est ça, l'essence-même de son orgueil. Il jette un coup d’œil discret au mort-vivant satisfait de son effet... c'est sûr que ça donne un peu l'impression d'avoir vendu son âme au diable mais il n'a pas la moindre envie de s'en plaindre. Il veut vivre pour lui et mourir le plus tard possible, après lui de préférence. Il ne supporterait pas de l'abandonner, il ressent tant d'empathie et de compassion à son égard... la raison-même de son abstention à tout plaisir festif et tant d'autres... m'enfin si justement ça lui fait plaisir de le voir picoler, hein...

Au fond, si Morgan est un diable il est plutôt semblable à ceux qui sortent de leur boîte, soudés à leur ressort, tellement ridicules... il n'y a qu'à le voir se rendre compte qu'il a toujours le torse troué pour le trouver risible. C'est que le Second a du mal à réprimer son envie de rire pour garder une moue blasée avant de vider sa choppe.  Puis une autre, et une troisième, jusqu'à en perdre le compte un peu trop tard sous l’œil approbateur de l'ensemble de l'équipage, capitaine inclus. Tout le monde peut ainsi profiter de la vue du quartier-maître comme ils ne l'ont jamais vu ou alors il y a bien longtemps. D'abord encore un peu réservé, il finit bien vite par rires aux anecdotes stupides de ses camarades de beuverie, certaines plus grasses que d'autres, jusqu'à ce qu'il soit en état de rire à peu près à n'importe quoi. D'aucuns se rappelleront probablement longtemps de cette scène où Morgan tourna un instant le dos à son interlocuteur pour bientôt voir les doigts de celui-ci juste sous son nez, son bras émergeant de sa poitrine alors qu'il passait la tête à côté de son épaule avec un sourire aviné.

- Typiquement le genre de trucs que j'aime faire quand tu me tournes le dos, héhé... A-t-il lancé avec un air vicelard avant de grimacer d'un coup pour tirer une mine répugnée. J'ai passé mon bras dans ton trou... c'est dégueulasse...

Et c'est dans cette veine que tout le monde put admirer la déchéance du second jusqu'à l'état pitoyable dans lequel il se trouve désormais, chancelant, la voix éraillée et bafouillant des inepties, comme peut en attester Morgan, son principal interlocuteur ayant droit à un festival de non-sens aucunement liés entre eux et qui a même la grâce de lui répondre et l'encourager dans la sottise quand il n'a pas un marin à sauver de la noyade ou plutôt de lui-même. Adam aurait honte d'être moins clair d'esprit que Morgan si... si justement il était encore clair d'esprit. C'est après une énième remarque de son compagnon d'aventures qu'Adam se lance dans un débat aussi violent qu'il est sobre où il plaide le non-soûlard et pointe du doigt les incohérences dans les réflexions de son ami... ou plutôt qu'il pointe du doigt le mât central en essayant de le viser mais c'est un détail. C'est alors que son meilleur ami vient le prendre par l'épaule pour débattre sur la nature fuyarde des godets en riant. Adam est-il seulement en train de raconter des sornettes pour amuser volontairement son presque frère ou bien parle-t-il en même temps qu'il pense, déblatérant des conneries les unes après les autres ? Il n'en est plus très sûr, mais le résultat est là.

- Yep ! Plein de petits godetons ! Et du coup y a évidemment une godette ! Il se tait une demi-seconde avant de préciser : La femelle du godet. Et ils l'accueillent en chantant un truc comme ça... C'est l'papa godeeeeet qui rentre chez luiiii... Tutututututuuuuuu.... C'est l'papa godeeeeeeet qui reeeeefait sa viiiiiie.... Tututututututuuuuu... Hey tu m'éc...

Il ne prend même pas la peine de finir sa question et regarde le ciel en même temps qu'il se débrouille pour que Morgan lui fasse boire au biberon. Il n'y voit rien dans un premier temps si ce n'est le ciel noir de la nuit, ses nuages sombres, ses étoiles brillantes, sa lune opalescente et une ombre de zozio qui ressort sur celle-ci. Réflexion faite, c'est peut-être ça qu'il regarde alors Adam fait de même jusqu'à ce que l'imposante créature ne chute pile à leur pied, comme pour renforcer le présage dramatique, et ne répande un silence de mort sur le Black Sails. Silence qui aurait encore put durer bien longtemps, tout le monde se mettant instinctivement au travail, si Adam n'était pas aussi plein qu'un fût de bière. Il y va de ses pertinentes remarques et relance ainsi le dialogue avec Morgan dans un burlesque tragi-comique.

Dans la foulée, le quartier-maître envisage l'utilité de donner des ordres puisque le capitaine semble encore un peu sous le choc. Il ne fait pas attention au regard perplexe de celui-ci mais il ne fait nul doute que s'il pouvait le voir il se contenterait de le fixer et de simplement lui répondre par une mimique l'air de dire « Quoi ?! ». Les réflexes devant la superstitieuse urgence de la situation reprennent le dessus et Adam parvient presque à commander correctement l'équipage, il réussit à se convaincre que ce n'est pas sa faute si c'est un peu laborieux, ils ont qu'à pas tous êtres bourrés, ils le comprendraient super bien. Une fois cela fait, il emmène son camarade jusqu'à la barre tout en s'efforçant de le rassurer, se faisant voix de la sagesse ivre, lui soumettant des arguments qu'il ne peut réfuter puisque ce sont les siens. Et qu'en plus il l'imite parfaitement. Pour lui prouver le bien-fondé de sa palabre, celui qui fut longtemps terrien ne se gêne pas pour briser une petite pelletée d'interdits histoire de bien attirer la poisse sur le bateau, ça devrait faire rire Morgan... tiens, pourquoi il a l'air fâché ? Adam semble pourtant échapper à une mort certaine quand les vigies lancent in extremis qu'un navire est en vue... ce qui en soi n'est pas non plus une bonne nouvelle. Il écope d'une claque à l'arrière du crâne et se fait copieusement insulter.

- Attends c'est pas ma faute ! J'ai pas fait apparaître ce rafiot par magie, il devait déjà être là ! Et puis qui m'a rendu c... euh m'a fait boire, hein ?!

Le regard terrifiant que lui lance son capitaine le décourage  d'aller plus loin dans sa plaidoirie, même si sur le moment la première chose qui lui passe par l'esprit c'est « Oh mon Dieu ce que c'est moche ! ». Les sentinelles ne tardent pas à donner la position du navire inconnu et Morgan s'empresse de sortir une longue-vue pour l'observer, bientôt imité par son Second.

- Belle frégate, c'est pas un radeau tout pourri...

Ce navire à lui tout seul a de quoi inquiéter le Black Sails presque intégralement sous l'emprise de l'alcool. Pas qu'Adam ait particulièrement peur de combattre sans la pleine possession de ses moyens, comme on dit, l'équipage non plus probablement, mais cela reste une manœuvre... risquée. La fuite est probablement la décision la plus sage que puisse prendre Morgan et son Second est plutôt fier de le voir commencer à ordonner cette alternative jusqu'à ce que la vigie hurle une nouvelle fois... et que les yeux d'Adam s'arrondissent d'un coup, se rendant compte que ses craintes muettes viennent de se réaliser. Et songeant que les superstitions, faudrait peut-être y faire gaffe de temps à autres. Il s'inquiète quelque peu devant la menace de mort de son meilleur ami, se demandant quelques instants s'il est sérieux, et n'ose rien lui rétorquer.

Le quartier-maître n'est pas assez saoul pour ne pas comprendre ce que son compère a en tête en lui demander de virer à tribord toutes et l'observe descendre les marches du pont supérieur en maugréant.

- T'as raison, laisse la barre à un type complètement fracasse...

Mais au fond de lui, le timonier désigné sait que c'est une indubitable preuve de confiance. Il saisit la roue de navigation fermement et se penche lourdement sur le côté, bien décidé à se rattraper. Les mêmes pensées stratégiques que son Capitaine lui passe par l'esprit alors qu'il donne ses ordres et ce qui fonctionne encore du cerveau d'Adam est en ébullition pour trouver un moyen d'améliorer leur situation alors qu'il oriente le Black Sails de la façon optimale pour avoir le vent en poupe tout en allant dans la bonne direction. Il est toutefois interrompu dans ses pensées par le rire macabre de Morgan et observe le Jolly Roger être hissé sous son regard blasé.

- Eh bah ça va, il a pas l'air de le prendre trop mal finalement... Montre bien qu'on est des pirates surtout, c'est vrai que c'est stupide d'essayer d'être discrets ou de se faire passer pour des marchands...

Le Black Sails a sans doute déjà été repéré, dans l'étendue vide d'une mer calme et obscure, la lueur de quelques lanternes et la clameur d'une fête passent rarement inaperçues, le pavillon dévoilé aux yeux de tous pourrait être perçu comme une provocation, c'est en général une invitation à se rendre sans résistance mais c'est bien peu probable que cela dissuade aussi simplement un bateau aussi imposant que celui vers lequel ils se dirigent. Adam est d'avis qu'il aurait mieux valu essayer de glaner quelques informations supplémentaires sur la nature des deux bâtiments mais c'est désormais trop tard. De ce qu'il sait, la frégate n'a pas de pavillon, cela pourrait aussi bien être d'autres pirates que la marine en embuscade... ou d'illustres inconnus. Idem pour le second vaisseau.  Le Black Sails est le seul à avoir hissé ses couleurs... Quelque chose lui vient mais il entend le bruit si reconnaissable de canons qui tonnent. S'il ne voit de lumière du côté de la frégate, c'est que l'origine des tirs vient de derrière. Tournant brusquement la tête vers le second mystérieux navire , il peut effectivement discerner la forme vague de boulets métalliques fonçant dans leur direction.

- À couveeeeeeeeeerts ! Hurle-t-il à tout l'équipage en se jetant sur le côté, tenant la barre d'une main, attrapant des cordages de l'autre au moment où il s'apprête à embrasser le plancher, aussi bien pour se rattraper que pour faire pivoter quelques voiles et accélérer la brusque rotation qui ne manque pas de surprendre quelques matelots qui tombent à la renverse.

Presque parallèle au sol, Adam sent la secousse de la coque percutée par les boulets en songeant que ça ne lui avait pas manqué et se relève pour observer une voile qui a été déchirée et écarquiller les yeux quand un courant d'air, et par extension son propriétaire, fuse à un mètre de son visage. Un rapide coup d’œil à l'état du navire lui permet avec soulagement de constater qu'il n'y a pas de dommages trop graves. Mieux, quelques boulets ont même touché la frégate... Qui, oh surprise, se met aussi à ouvrir ses sabords pour armer ses canons.

- ...

À vue d’œil, le Black Sails est à mi-chemin entre les deux bateaux, eux-même séparés par un peu moins d'une lieue et perpendiculaire à eux. Dans cette position, c'était encore ce qui offre le moins de surface à toucher mais est également assez mortel pour les voiles... Et, pis que tout, la vessie d'Adam est pleine. Diablement incapable de réfléchir dans ces conditions, il se dirige donc tout naturellement vers le bastingage à un petit mètre derrière lui et défait sa ceinture pour se soulager alors que des boulets métalliques fusent de part en part à côté de lui et dans des sens différents. Bordel quelle était l'idée qui lui est passée par l'esprit quelques minutes plus tôt ?

- Hm... deux navires... pas de pavillon... Le navire canonné est secoué.  Nous si...  Ils viennent pas de la même direction... Il se penche sur le côté pour éviter un projectile. 'tin j'en ai mis à côté... AH JE SAIS !

Une main empêchant son pantalon de tomber, il ressort sa longue-vue pour regarder du côté de la frégate puis du second navire , vraisemblablement un brick. Oui ! C'est ça ! Ça peut marcher ! Il retourne à la barre en tentant plus mal que bien de refermer sa ceinture à une main.

- Morgan ! Hurle-t-il pour capter l'attention de son compagnon. On sait qu'aucun de ces deux-là est avec nous, mais pas eux !

C'est possible, il vient de vérifier, les noms des deux bâtiments ne sont pas dans la même langue, les marins ne se ressemblent pas, sont venus par deux côtés différents, si par chance ces deux navires ne travaillent vraiment pas ensemble alors il y a une infime probabilité de les feinter. En hissant un second pavillon fait à partir des voiles déchirées, par exemple, et gribouillant n'importe quoi dessus de façon à faire passer ça pour un code, il doit être possible de faire croire à chaque navire que le Black Sails est l'allié de l'autre. À partir de là il n'y a plus qu'à se réfugier derrière la frégate lors d'une phase de rechargement des canons pour limiter les dégâts et l'aborder ou filer pendant que les deux bâtiments étrangers s’entre-tuent, n'ayant plus qu'à en finir avec le dernier dans le pire des cas... en espérant que ce soit le pire des cas. Le revers de la médaille, c'est qu'ils s'assurent d'être l'ennemi des deux vaisseaux, mais n'est-ce pas déjà le cas ? Mettre tout le monde en position de deux contre un, c'est remettre les compteurs à zéro.









Black Sails at Midnight


Non, en effet, s'il y a bien une chose à laquelle Morgan n'a pas vraiment eu le loisir de s'habituer depuis tout ce temps qu'il connait Adam c'est bien de le voir ivre. Sa tendance à vouloir soutenir l'infortune de son Capitaine rendant ses joyeux moment au moins aussi fréquents que la possibilité de croiser une sirène ou le Léviathan en personne. Et si Morgan s'acharnait à essayait de faire en sorte de joindre son Second aux festivités, celui-ci persistait habilement à refuser l'offre et le ruffian finissait par abandonner l'idée pour passer une soirée en tête-à-tête avec son cadet pendant que tout l'équipage se noyait dans le rhum, l'ombrage et la bière. Finalement quand il y repense, ces moments lui semblaient pourtant particulièrement heureux, pas besoin d'être bourré pour s'adonner à de grands éclats de rire, raconter conneries sur conneries et se faire plaisir. De toute façon tant qu'il était avec Adam, le pirate maudit était rarement en proie à la déprime ou aux idées noires. Et si Adam était heureux dans l'abstinence alors pourquoi s'obstiner à vouloir changer les choses hein ?

Seulement voilà s'il avait fini par accepter les décisions de son Second, Morgan ne manquait jamais une occasion de bafouer tous ses principes pour essayer une nouvelle fois de pousser le plus jeune à intégrer les festivités sans l'ombre d'un remord. Le plus souvent l'échec était cuisant, Adam était bien la seule personne à pouvoir lui tenir tête aussi longtemps et aussi facilement. Mais de temps en temps... l'insistance du chef des forbans finissait par payer. Comme ce soir-là. Morgan n'est pas peu fier de lui, il faut bien avouer que voir son meilleur ami dans un état d'ébriété avancé est particulièrement drôle, probablement parce que ce sont des choses qui justement, arrivent rarement. La déchéance du cadet a de quoi le rendre jaloux mais aussi heureux, personne ne devrait se forcer à vivre le malheur de ses pairs, même si c'est pour la bonne cause. Adam doit aussi parfois avoir besoin de... lâcher prise ? Et Morgan a bien l'intention de lui permettre de vivre cette situation ce soir. Il s'en sort d'ailleurs plutôt bien pour l'instant et il n'est pas difficile de constater que l'alcool fait son travail à merveille sur l'organisme du Quartier Maître qui se laisse bientôt aller à déblatérer âneries sur âneries, ricaner sans raison particulière et tituber sous la délicieuse emprise des choppes qu'il vide les unes après les autres.

Finalement, la joie, ou plutôt la bêtise involontaire d'Adam devient rapidement communicative, le Capitaine du Black Sails se plait à relancer son ami en discours incohérent, à répondre à ses anecdotes de soûlard et à rire de bon cœur avec lui, se détournant simplement quelque fois pour surveiller ses hommes dans un état similaire, parfois même bien pire à celui de son Second. Et s'en suit cette fois, où en s'attardant avec un peu trop d'intérêt sur un marin en train de faire le malin à califourchon sur un tonneau en équilibre précaire, le pirate maudit échappe un «WOAAAH !» de stupeur, les yeux écarquillés en constatant qu'un troisième bras vient d’apparaître au niveau de son torse. Heureusement il lui suffit de détourner la tête au niveau de son épaule pour apercevoir le visage d'Adam tout proche du sien et comprendre qu'il s'agit d'un mauvais coup de sa part et s'avance avec un air à demi-écœuré pour s'échapper, faire volte-face et lui répondre.

- Complètement dégueulasse ! Comme s'il était pas assez gros comme ça !

Une main au niveau de sa poitrine comme s'il avait pu soudainement vomir ses intestins alors que c'est parfaitement impossible, Morgan lève les yeux au ciel en direction de la lune argenté comme si l'astre lumineux était en train de se foutre ouvertement de sa gueule. Intérieurement il prie presque pour que l'équipage dans le même état que son Second n'ait pas trouvé cette scène trop amusante et se prenne la curieuse envie d'essayer d'en faire autant. Et pourtant le Capitaine doit bien reconnaître qu'il en aura tout de même fallu du temps pour que ses hommes s'habituent à la malédiction qui ronge son existence, mais aujourd'hui il sait que les pirates ne le jugent plus -ou en tout cas s'il le font ce n'est pas en sa présence-, ceux qui sont encore présents sur le Black Sails sont là parce qu'ils l'ont décidé de leur propre chef, ils respectent autant qu'ils craignent leur leader et même si Morgan se doute que la vision d'un monstre sur le navire ne doit pas enchanter tout le monde, les ruffians ont au moins la force d'esprit de ne pas le montrer... enfin, ivres comme ils le sont tous, à l'heure actuelle, la plupart d'entre eux ne doivent même pas y faire attention.

C'est donc sans complexe que le Capitaine poursuit sa soirée à se moquer de son cadet complètement éméché, l'encourageant même à poursuivre ses inepties de godets fuyards. En lui répondant comme il l'a fait, Morgan se serait presque attendu à ce qu'Adam lui fasse une remarque concernant le fait qu'il est peut-être bourré mais pas non plus complètement con, seulement voilà, le Quartier Maître semble prendre un malin plaisir à continuer à s'enfoncer dans la stupidité de son ridicule débat en continuant d'argumenter sur la vie privée du fameux godet qu'il a envoyé par-dessus bord un peu plus tôt afin de l'envoyer retrouver sa famille. Le pirate pouffe de rire, il a du mal à cacher son amusement, ou en tout cas il ne fait pas de gros efforts pour et finalement il se laisse aller à un grand éclat de rire avant de brusquement se concentrer sur autre chose... une ombre qui plane dans le ciel au-dessus d'eux avant de se crasher lamentablement à leurs pieds.

L'albatros désarticulé et complètement aplati contre les planches du navire sonne évidement pour tout l'équipage comme un mauvais présage, déjà que ce piaf n'est pas spécialement apprécié lorsqu'il trouve intéressant de se poser sur le bastingage... il est bien plus appréciable de le voir voler au dessus du navire... mais là non seulement il s'est posé, mais dire qu'il s'est posé est un peu surfait puisqu'il est juste tombé inerte. La chute aura d'ailleurs été rude de toute évidence.

C'est à la suite de ça que le Black Sails entre en effervescence après un court silence empli de tension. Les pirates n'ont pas spécialement envie de rester dans les parages, craignant la venue du kraken ou d'une tempête phénoménale. Adam donne ses ordres non sans une certaine difficulté mais le Capitaine s'amuse bien trop de ses bafouillages pour le corriger et ainsi probablement le vexer. Non pas qu'il ait quelques scrupules à ça, mais il a bien vu que malgré tout, les hommes se sont rapidement mis au travail, comme quoi entre soûlards on se comprend finalement. Sans doute une sorte de langage universel. Morgan ricane et soutient son Second qui le conduit à la barre. Il pourrait continuer à se moquer de lui en lui lançant une remarque du type : "Aah qu'est ce que tu ferais sans moi" mais le Capitaine maudit est pratiquement certain que malgré tout l'alcool qu'il a dans le sang, Adam trouverait le moyen de retourner cette remarque à son avantage. Tandis que le Quartier Maître semble soudainement s'amuser à briser les interdits sans honte, usant de l'argument de son supérieur en guise d'excuse comme quoi "la superstition c'est pour les tapettes", l'approche soudaine d'un navire pousse indubitablement Morgan à s'en prendre à son cadet... c'est probablement un sacré coup du hasard comme tente de se défendre le plus jeune, mais ça fait du bien de se défouler. Une claque derrière le crâne et un regard de travers plus tard, le Capitaine toise Adam qui tente de lui rejeter la faute dessus.

- Et comme par hasard, il se pointe au moment où tu déblatères des conneries ? Et je t'ai proposé un verre ! Pour le reste tu t'es très bien débrouillé tout seul...

Morgan ne se prive pas de toiser son Second avec un nouveau regard sans doute bien plus terrifiant que le précédent, avant de pousser un soupir kilométrique et de s'informer sur le bâtiment en approche. Une frégate sans pavillon qui leur arrive droit dessus.

- Nan... c'en est pas un. Et à voir la vitesse à laquelle il approche je pense pas non plus qu'il soit impressionné par le Black Sails pour un sou...

Impossible qu'il s'agisse de marchands, quant à la probabilité du navire de plaisance on peut tout de suite l'oublier, ces deux-là ne voyagent pratiquement jamais de nuit... histoire de, justement, éviter les mauvaises rencontres comme dans ce cas précis. Enfin... pour l'instant l'allure du navire n'a rien de pacifique, il serait même étonnant que la frégate n'ait pas aperçu le bateau pirate à plusieurs lieues de distance déjà. C'est donc que celle-ci est assez confiante en ses capacités et n'a pas l'intention de dégager le chemin. Une approche assez menaçante en somme, mais puisque le Capitaine ne peut se risquer à défendre le navire tout seul en cas d'abordage, même s'il sait que tout l'équipage se battra à ses côtés quoi qu'il arrive, il préfère encore sonner la retraite et attendre que ses hommes aient dessaoulé pour leur offrir un peu d'action. Seulement voilà, battre en retraite aurait pu être une formidable idée... si seulement un second navire n'avait pas fait son apparition. Morgan ne se prive pas de se défouler verbalement sur le pauvre Adam qui aura eu l'occasion de se demander un instant si son Capitaine avait réellement l'intention d'abréger son existence ou non. Mais finalement il choisit plutôt de lui confier la barre malgré son état d'ébriété. Il ne peut pas se permettre d'y rester lui-même, il a des ordres à donner et un assaut à mener en cas de problèmes et Adam est bien le seul en qui il ait suffisamment confiance pour lui laisser le maniement de son navire.

Le Jolly Roger est hissé sur le mât central à la demande du Capitaine qui éclate d'un rire malsain, quitte à se retrouver en plein dans les emmerdes autant y aller à fond ! Il calcule à peine la remarque pleine de sarcasmes de son Second et se contente de hausser les épaules pour s'activer à la surveillance de son équipage se mettant au travail. Les pirates se croisent, se passent au-dessus, certains grimpent aux cordes tandis que d'autre les tirent si fort qu'ils en sont presque en position assise. D'autres ont pris le chemin de l'intérieur de la coque du navire pour armer les canons et se préparer au moindre ordre de leur Capitaine. Morgan se tient à la proue du navire, les mains sur les hanches il observe la frégate approcher à grande vitesse lorsque la voix d'Adam hurle soudainement. Il a à peine le temps de se retourner qu'un boulet de canon lui arrive droit dessus et il se jette à plat ventre contre le plancher pour constater que ledit boulet a finalement atteint le navire en face. Il cligne frénétiquement des yeux et un nouveau sifflement précédé d'un violent coup de tonnerre vient cette fois-ci percuter lourdement la base d'une voile qui se déchire sous l'impact. Pas besoin de réfléchir longtemps pour comprendre que le brick à leur poursuite vient d'ouvrir le feu.

Heureusement Adam a eu le bon réflexe en bandant les voiles arrières pour faire prendre de la vitesse au Black Sails, ils ont sans doute échappé à des dégâts bien plus conséquents. Morgan se redresse en vitesse bien que légèrement déséquilibré par l'accélération soudaine du navire et retourne au niveau du pont central pour s'assurer que le bateau n'a pas été trop endommagé et donner de nouvelles directives.

- Alors vous vous bougez ou y va falloir que j'vienne botter le cul de tout le monde un par un ?! Bandez-moi cette voile ! Imaginez que vous voulez arracher sa robe à une charmante donzelle ! Activez-vous ou vous allez pas tarder à rejoindre vos très chers dieux des océans, j'vous signale au cas où vous l'auriez pas remarqué qu'on est à deux contre un !

Les boulets de canons continuent à fuser, heureusement le navire est rapide, il se tient à bonne distance pour éviter la plupart des coups de feu mais les projectiles les plus haut continuent d’abîmer les voiles et le mât. Finalement Morgan se joint à son équipage pour tendre les bouts au maximum, puis il grimpe sur le bastingage en restant accroché à un cordage pour sortir sa longue-vue et détailler la frégate qui continue de se rapprocher, il peut commencer à distinguer les hommes qui s'activent et... les canons qui viennent sortir leur tête de la coque. Il aurait bien fallu s'y attendre avec les marauds à l'arrière qui veulent faire les malins. Finalement il entend qu'Adam s'adresse à lui et se retourne avant de s'élancer, la corde serrée dans ses mains pour atterrir non loin en contrebas de son Second toujours posté à la barre.

- Finement observé... Se moque un peu Morgan en se demandant où son meilleur ami veut en venir. Et alo-... Mais un petit coup d'œil sur les deux bâtiments ennemis lui étire bientôt un sourire sardonique et il ricane en comprenant l'idée qui vient de passer par la tête du cadet. C'est bon, j'ai compris ! J'assure ! Toi continue à manœuvrer !

Le Capitaine se dirige vers la voile la plus endommagée dont un morceau flotte librement au vent, retenu par quelques fibres seulement, il l'arrache d'un coup sec sous le regard interloqué de ses hommes et se précipite dans sa cabine pour y dessiner à l'encre à la fois sur le recto et le verso, un symbole visant à faire croire aux deux navire qu'il est leur allié. Le bateau secoué par quelques autres coups de canons, la tâche est loin d'être aisée, mais comme Morgan sait qu'il n'aura pas de deuxième tentative il s'applique comme il peut avec sa plume avant de ressortir en trombe sur le pont pour accrocher de façon sommaire le pavillon de fortune à la base du cordage qui sert à hisser le Jolly Roger et commence à le hisser au sommet du grand mât.

- Bon, écoutez bien ! Pas de coup de canon pour le moment ! On continue à avancer et occupez-vous des dégâts c'est pas le moment de perdre une voile !

Le drapeau affublé du symbole flotte dans le ciel et comme par miracle les boulets de canons à l'arrière cessent étrangement de tonner. Est-ce que la ruse d'Adam aurait fonctionné ? En se prétendant alliés de l'un ou l'autre des navires, les pirates s'assurent probablement une petite protection mais étant donné qu'ils étaient les premiers à hisser leurs couleurs, rien n'est dit d'avance. Le Black Sails continue d'évoluer sur les vagues dont les remous s'intensifient avec la vitesse, il se retrouve tout proche de la frégate qui leur fait face et qui avait également commencé à ouvrir le feu. Mais pour elle aussi le faux pavillon semble fonctionner... c'est presque trop beau pour être vrai.









Black Sails at Midnight

Aaaaah, les joies d'une fête bien arrosée ! Cela faisait si longtemps pour Adam qu'il ne se souvenait plus de ce que ça fait d'être ivre… mais en toute franchise, et c'est peut-être pour la même raison qu'il n'a pas tant de souvenirs de l'état d'ivresse, il ne se rappellera probablement pas de sa soirée à son réveil… Ah, si seulement ! Les chants se suivent, quelques danses également, le ballet des chutes, la symphonie des vomis, les blagues potaches, les récits et légendes sur l'équipage, certains tellement déformés que le Second met quelques minutes à percuter que ça parle de lui… bon, certes, le décigramme d'alcool dans son sang n'aide pas beaucoup. Après s'être vidé un verre de rhum… et sa demi-douzaine de petits frères, il peut à peu près rire de tout et n'importe quoi. Surtout de n'importe quoi. Presque comme de retour quelques années en arrière, taquin et farceur, quoiqu'avec un peu moins de superbe étant donné son état, c'est quasiment vexé comme un enfant parce que Morgan se désintéresse de lui qu'il décide de lui jouer un mauvais tour. Approchant en catimini, c'est-à-dire avec les coudes repliés et les mains pendant devant lui, sur la pointe des pieds et levant bien haut les genoux, il glisse soudainement son bras dans le trou béant du torse de son meilleur ami, ponctuant son geste d'un « Ah ! » particulièrement poignant de vigueur, assez étonnant, comme sa précision, quand on voit la difficulté qu'il a à marcher. Il rit avec une joie sincère devant le cri de stupeur de son camarade avant d'y aller de son petit commentaire et de grimacer en réalisant la facette peu ragoûtante de sa performance. La plainte de Morgan le pousse pourtant à en rire et la seconde remarque le laisse un instant silencieux, la tête très légèrement penchée sur le côté, le regard perdu dans le vague et la bouche tordue avant qu'une idée paillarde pour ne pas dire grasse ne lui traverse l'esprit et qu'il ne pouffe bêtement de rire, gonflant une joue et mettant sa main devant sa bouche comme si cela allait le rendre invisible et inaudible.

La soirée continua ainsi quelques heures, le soleil ne se levait pas encore mais ils étaient plus proches de l'aube que du crépuscule, certains matelots s'étaient même endormis tandis que les deux gradés évoluaient sans se fatiguer dans leur absurde échange sur le sens de la vie et celui de migration des godets. C'est un peu plus tard qu'Adam apprit également que vers deux heures du matin, quand les marins ont pillé une ville et sont bourrés, les albatros migrent du ciel vers le pont du Black Sails. Pour y mourir. Le bec brisé, le plumage sale et ébouriffé, à cette vision le Second soupire, comme lassé. Ça fait désordre.

Les hommes, sous les ordres héroïque du héros parmi les héros dans les rangs imbibés d'alcool, se rendent rapidement chacun à leur poste pour y faire leur travail du mieux qu'ils le peuvent en l'état des choses. Cela fait, Adam emmène Morgan, à moins que ce ne soit le contraire, jusqu'à la barre pour le rassurer en lui donnant toutes les raisons du monde de s'inquiéter. Et comme par hasard, pour humilier le Second plus qu'il ne l'est déjà, les événements viennent confirmer les inquiétudes de son aîné. Maudite sois-tu Dame Fortune ! Ce regard noir et surtout, oh surtout, cette tape à l'arrière de la tête te seront remboursés !

- Tu m'as pas empêché de boire les autres que je s...

Le quartier-maître s'interrompt dans sa phrase au nouveau regard meurtrier de son meilleur ami. Même dans son état, il ne peut tout bonnement pas avoir peur de Morgan ou douter de lui... et le danger approchant lui a redonné assez de conscience pour savoir qu'il ne vaut mieux pas répliquer, l'heure est à autre chose. Le bateau qui arrive en face est menaçant, le Black Sails, avec ses occupants ivres à souhait, ne fait absolument pas le poids pour peu que la frégate soit lourdement armée. Même pas besoin de faire de mauvaise foi en disant que le navire pirate est une épave pour l'affirmer... tellement que devant la gravité de la situation Adam se contente de hocher la tête avec un petit bruit de gorge affirmatif.

La fuite est la meilleure alternative, le doute est exclu, il garde un visage neutre et sérieux quand le Capitaine s'apprête à ordonner le repli. Il écarquille soudainement les yeux en entendant un second repérage de navire et comprend du premier coup, contrairement à son camarade, que ses craintes silencieuses ont été entendues. Dame Fortune, tu es une connasse.

Le Second aviné fait mine de s'éloigner discrètement avant que Morgan ne se rende compte de la panade dans laquelle ils sont et, lorsqu'il se retourne vers lui après avoir regardé l'horizon, Adam hausse les épaules jusqu'à donner l'impression qu'il n'a pas de cou et lève un peu les bras en signe de désarroi. Il reste interdit lorsqu'il se retrouve menacé d'une mort lente et douloureuse sans vraiment y croire mais il doit avouer qu'il a rarement l'occasion de voir son supérieur et ami véritablement énervé contre lui. C'est plus ou moins pour ça qu'après avoir reçu un ordre, il attend que son capitaine soit parti pour broncher comme tout matelot lâche qui se respecte. Il manœuvre depuis quelques secondes à peine quand il entend des détonations. Décidément, ses yeux se seront rarement autant écarquillés en si peu de temps. Il trouve pourtant la vigueur et les réflexes nécessaires pour faire changer l'orientation du vaisseau afin de limiter les dégâts tout en avertissant les hommes des projectiles meurtriers en approche. Plus ou moins tout l'équipage finit le nez contre le plancher alors que le Black Sails tremble comme une feuille morte. Heureusement, les dégâts sont minimes, mais trop faire jouer leur chance toute relative leur serait fatal sur le long terme, ils doivent agir en vitesse. Adam tire à lui tout seul bon nombre de cordage pour bander les voiles, à l'instar de tout l'équipage qui s'efforce de faire gagner de la vitesse au bateau, jusqu'à ce que lui prenne un irrépressible besoin de se soulager. Se mouvant avec l'instinct de survie infaillible de tout bon ivrogne, il parvient ainsi à uriner tout en restant en vie jusqu'à ce que l'idée qui pourrait tous les sauver ne se rappelle enfin à sa mémoire.  Il vérifie en catastrophe si les conditions sont réunies pour sa réalisation et, une fois cela confirmé, il apostrophe Morgan pour lui résumer son plan en une phrase. Le Capitaine ne tarde pas à le rejoindre, se moquant de lui dans un premier temps... ce que même ivre mort son camarade trouve indécent au vu du pétrin dans lequel ils sont, avant de comprendre le plan sans qu'il ait à l'expliquer. Il savait qu'il percuterait, ils se connaissent par cœur, ils savent se mettre à la place de l'autre pour penser comme lui, ils n'ont pas besoin de beaucoup de mots pour communiquer quand il n'y a pas de temps à perdre.

Alors que Morgan va arracher un morceau de voile en piteux état sous l'air peu convaincu des marins avant de s'engouffrer dans sa cabine, Adam continue de manœuvrer pour limiter le plus possible les dégâts infligés au navire. Avoir un plan est bien beau, mais si quand le Capitaine sortira de son antre il n'y a plus rien à sauver ce sera inutile.

- Toutes voiles dehors ! Un peu de mouvement,je connais des tonneaux aussi remplis que vous et ils le feraient mieux que ça ! Assurez-vous que vous avez bien au moins un flingue chargé ou un sabre à portée de main, c'est pas pour vous affoler mais on se prépare au pire ! Et vous savez quoi ? Paniquez si ça vous motive !

Le Black Sails tient le coup en dépit des assauts répétés venant de devant et derrière, des éclats de bois volent, les voiles se déchirent, mais ça pourrait être bien pire. Adam ne croit pas qu'il y ait encore un seul décès à recenser et s'accroche fermement à la barre comme si sa vie en dépend, et c'est peut-être bien le cas, au point que ses phalanges blanchissent. Faites que Morgan revienne vite, à ce rythme ils vont bientôt devoir éperonner la frégate s'il ne se passe rien... pris entre le marteau et l'enclume, ralentir n'est pas une option.

Heureusement, le Capitaine ne tarde pas à revenir en trombe pour hisser le pitoyable drapeau jusqu'en haut du mât... Un silence de mort s'installe sur le bateau, même parmi les marins qui ne savent pas ce que préparent leurs deux meneurs mais qui comprennent qu'ils ne font pas ce manège pour le plaisir de hisser des drapeaux. Adam admire ces hommes et en même temps a comme une soudaine envie de vomir... et ce n'est pas à cause de son foie en train de se plaindre. Lors de tels moments, il se sent toujours mal à l'aise... ces hommes qui leur obéissent aveuglément, leur prêtent une confiance étonnante... ils ont littéralement leurs vies entre les mains. Tous mettent le bateau avant leur propre sécurité, oublient leur envie de répliquer sauvagement aux attaques ennemies et se lancent dans la réparation du vaisseau. Il n'y a plus qu'à croiser les doigts.

Nouvelle salve de boulets qui agite le navire... et puis plus rien. Quelques longues secondes, il n'y a plus que le vent hurlant dans les voiles déchirées... Le miracle semble s'être opéré. Tout le monde retient son souffle alors que le Black Sails dépasse la frégate.... et que la bataille reprend de plus belle entre les deux navires restants. Le brick doit penser que le Black Sails va de l'autre côté de la frégate pour lancer un tir croisé et cette dernière s'imagine sûrement qu'il la contourne pour se ranger à côté d'elle. Les cris de joie résonnent sur le navire, Adam lâche la barre un instant pour tendre les bras vers le ciel, poings serrés, pour exprimer sa joie ! Pour la peine, il sort même sa flasque de liqueur de sa poche intérieure et la débouchonne pour en boire une gorgée,  expirant avec  force après avoir ingurgité l’alcool fort, et la range dans sa cachette pour saisir à nouveau la barre avec entrain, le sourire aux lèvres et continuer de tracer sa route. Après toutes ces frayeurs, il ne fait aucun doute que la fuite est la meilleure option. Même si Morgan lui-même venait lui ordonner de faire demi-tour il resterait accroché aux poignées pour continuer de filer droit vers l'horizon.

*
* *

Le brick, en voyant que le deux-mâts pirate ne semblait pas les aider plus que ça, a fini par adopter la même stratégie que lui en fonçant vers la frégate... en simple échange de coups de feu il ne fait pas le poids. Son capitaine jure dans sa barbe, il savait qu'il n'aurait pas dû cesser de tirer, à tous les coups le navire était en fait un allié de la frégate qui vient de lui permettre de battre en retraite, ça se voyait puisque ladite frégate a attendu les premiers coups de feu pour répliquer. Maintenant, c'est son fier bateau qui en paye les frais... mais ils se rapprochent, et si le capitaine du brick est sûr d'une chose, c'est bien que son équipage n'a pas son pareil dans un abordage. Si ça tourne si mal, ils n'auront qu'à s'emparer de la frégate.

C'est le moment, les hommes lancent des cordes et commencent à escalader le bâtiment, produisant des cris gutturaux pour impressionner l'ennemi. Dans un élan d'orgueil, le capitaine lui-même monte sur le grand navire et parvient à en trouver le maître pour se lancer dans un duel. Cet endimanché lui lance alors d'un ton guindé :

- Hm, vous ne ferez pas long feu ! Tôt ou tard vous serez abandonné à nouveau, comme par vos amis à l'instant !

- Vous ne m'embrouillerez pas deux fois ! Je sais très bien que ce sont vos alliés qui viennent de vous laisser tomber !

- Au cas où vous ne l'auriez pas remarqué nous sommes de la Marine, je crois que vous avez bien plus l'air en mesure de faire copinage avec vos camarades pirates.

- Nous sommes des corsaires, j'ai une lettre de marque dans ma poche, nuance ! N'essayez pas de m'enc... Soudain il tourne la tête vers le bateau pirate en train de filer à l'anglaise. Les fils de pute !

*
* *

L'équipage est en liesse, presque plus que lors de la précédente fête, alors que le navire trace son bonhomme de chemin. Tout va si parfaitement qu'Adam se tourne vers Morgan pour lui lancer un sourire éclatant. Les marins hurlent leur joie avec tant de vigueur, chantant à tue-tête, que les coups de canons sont complètement inaudibles.

Et soudain, ils se font entendre à nouveau alors que le Black Sails est une nouvelle fois secoué, faisant choir et crier de surprise bon nombre de marins. Même le Second perd sa prise sur la barre alors que ses pieds se dérobent sous lui pour le faire lamentablement s'écraser sur le sol. Il se relève difficilement à l'aide du bastingage de la poupe, se frottant le bas du dos, et remarque avec effroi que les deux navires tranchent l'eau comme une lame. Et à côté d'eux, le Black Sails en piteux état a l'air un peu émoussé... Ils seront rattrapés très bientôt, si en plus les deux navires ont fait ami-ami... réparer les voiles sera trop long, trouver des rames ne servirait à rien, les hommes se fatigueront plus vite que le vent et la colère... Surtout dans leur état... Adam n'a aucune idée de quoi faire, il ne peut pas prendre une initiative comme faire demi-tour, ses pensées sont confuses, il doit laisser ça à Morgan, il est perdu...

- Merde ! Rage-t-il en donnant un coup de poing dans la roue de navigation.

*
* *

Le maître du brick continue sa route, le navire militaire naviguant juste à côté du sien. Ils sont aussi endommagés mais moins que le bateau pirate un temps pris dans un feu croisé. Ils ne le couleront pas, ils veulent se partager ce qui se trouve dans leurs cales et surtout récupérer ces hommes qui ont osé les duper pour leur apprendre qu'on ne se moque pas d'eux sans en payer les frais. La stratégie est simple : ils vont arriver des deux côtés et envoyer chacun la moitié de leurs hommes à l'abordage, ce devrait être amplement suffisant.

Et cela va arriver incessamment sous peu.

*
* *

En voyant les deux bateaux de guerre arriver à leur niveau, Adam a soudainement lâché la barre pour rejoindre Morgan sur le pont et lui demander quoi faire. C'est à ce moment que des cris retentirent et que des hommes commencèrent à envahir le Black Sails, encerclant impitoyablement les membres de l'équipage sans trop leur laisser le temps de réagir, les braquant avec mousquets et autres arquebuses quand ce ne sont pas simplement des lames effilées. Le Second et son aîné semblent au centre de tout ce beau monde alors que les deux capitaines ennemis arrivent à leur tour sur le pont du bateau pirate.

- Vous faites peine à voir bande de bâtards ! Lance le corsaire. C'est à se demander comment une tripotée de soûlards comme vous a pu imaginer un plan si astucieux ! Il se tourne vers Morgan. Très beau maquillage soit dit en passant, on y croirait !

Adam aurait pu en rire, s'il était d'humeur. Il se dirige vers son meilleur ami et le menace, voire l'accuse, de son index. Lorsqu'il se rapproche de lui, les envahisseurs font mine de bouger mais leurs chefs les arrêtent d'un mouvement de bras, attentifs.

- Toi ! C'est ta faute ! Tu m'as forcé à boire ! Il se retrouve à quelques centimètres de son visage décomposé et lui fait un clin d’œil discret avant d'aller au niveau du capitaine de la frégate pour s'adresser à lui d'un ton encore plus outré. Il m'a forcé à boire ! Monsieur, mettez cet homme aux fers !









Black Sails at Midnight


L'assaut n'a toujours pas été donné, et ce malgré l'ouverture des canonnades lancées par le brick à la poursuite du Black Sails. Pourtant ils pourraient facilement ouvrir le feu à leur tour, les canons sont chargés, les hommes prêts à tirer, mais rien ne se passe. Non, Adam a trouvé un autre plan, un plan qui parviendra peut-être à sauver son équipage ou en tout cas une bonne partie, et bien plus efficacement que s'ils commençaient à répliquer à coups de boulets. D'autant plus que leur position par rapport à leur poursuivant, comme par rapport à la frégate est loin d'être optimale pour s'assurer de toucher les navires adverses. Le Black Sails continue donc d'essuyer les violents coups de feu qui viennent percuter la quille du navire, le secouant de soubresauts interminables, faisant voler en éclat une partie du bastingage, quelques mâts et voiles qui éclatent en de multiples d'échardes et lambeaux de tissus. Heureusement, si l'angle de tir n'est pas profitable pour eux, il ne l'est pas non plus pour leurs assaillants, les dégâts sont encore gérables, mais ne pas tarder reste la priorité si personne ne veut avoir à supporter un naufrage.

Le plan du Quartier Maître exposé, ou plutôt astucieusement deviné par Morgan qui n'a besoin que d'un regard de la part de son meilleur ami pour comprendre ses intentions, est simple, ou en tout cas il est suffisamment original pour semer au moins le doute parmi le brick et la frégate qui continuent de leur arriver dessus. D'autant plus que le plus imposant des navires a également commencé à ouvrir le feu, et autant dire que sa puissance de tir n'a strictement rien à voir avec celle du second bateau. Un morceau de voile déchirée en main, Morgan se précipite à l'intérieur de sa cabine, envoie valser d'un revers du bras la plupart des objets qui recouvrent son bureau, étale promptement le tissu sombre sur la table de bois et attrape une plume et de l'encre pour commencer à dessiner.

Si cet art ne pose en général aucun problème au Capitaine maudit, cette fois-ci c'est une toute autre histoire, il sait parfaitement ce qu'il a à faire, il connait par cœur chaque symbole à tracer pour que le message qu'il souhaite envoyer soit compris par les navires ennemis, et pourtant il met un temps fou à appliquer l'encre qui bave légèrement sur le tissu humide et délavé. Sa main tremble un peu, il n'a pas vraiment peur, mais dire qu'il n'est pas du tout en train de paniquer serait un parfait mensonge. Il a conscience que si le plan ne réussit pas, la bataille ne pourra plus être évitée, et se battre dans de telles conditions pour l'équipage, n'est certes pas totalement suicidaire, mais elle a le mérite d'être carrément désavantageuse. Concentré au point de ne même plus entendre les cris sur le pont ou la voix d'Adam qui s'adresse à leurs hommes, Morgan manque brusquement de laisser sa plume marquer un long trait d'encre lorsqu'un boulet de canon vient à nouveau heurter le Black Sails. Il chancelle, parvenant miraculeusement à conserver son équilibre en s'agrippant à sa chaise et s'accoude à nouveau sur le bureau pour continuer son dessin. Nouveau coup de canon, cette fois Morgan se retrouve sur les genoux, le menton cognant sur un coin du bureau et l'encrier se renverse sur la table. Heureusement, le forban parvient à le remettre sur pied et effacer ou plutôt empêcher la tache de s'étendre en la rabattant de sa main gauche. Le drapeau de fortune n'a presque pas été touché, mais il espère qu'il lui restera suffisamment d'encre pour terminer le symbole des deux côtés du morceau de tissu. Il se redresse en essayant de ne pas prêter trop d'attention sur les bruits extérieur et reprend sa tâche avec plus d'acharnement. Ça y est il a enfin terminé. Essuyant rapidement sa main couverte d'encre sur son pantalon, ce qui en soit ne sert pas à grand chose, il récupère le drapeau et quitte sa cabine en défonçant pratiquement la porte.

De retour sur le pont la situation ne s'est pour le moment pas trop envenimée. Les explosions des boulets de canons ont fait quelques blessés, mais le Capitaine n'a pas encore l'impression d'avoir perdu un seul homme. Il se hâte jusqu'au grand mat pour accrocher le drapeau de fortune et le hisse à son sommet sous le regard des forbans qui se demandent une seconde s'il doivent lui venir en aide ou le laisser assurer ça tout seul. À peine le fanion en place, Morgan se retourne vers son équipage pour lancer les nouvelles directives. Autant dire que la décision ne doit pas plaire à l'unanimité, quelques grognements réticents et soufflements de surprise parviennent jusqu'à ses oreilles, mais comment leur en vouloir ? Rester passif, ne pas riposter aux attaques des deux autres navires qui sont en train de défigurer ce pauvre Black Sails et se laisser probablement aller à une chute certaine... il y a de quoi douter ou être en désaccord avec les ordre du leader des pirates. Et malgré tout, pas un seul homme n'ose exprimer ses pensées à voix haute. Est-ce la peur de leur Capitaine, et de son ton particulièrement agressif qui dissuade toute remarque ? Ou bien la foi et le respect inébranlable qu'ils éprouvent à son égard ainsi qu'à son Second ? Cette confiance impressionnante et presque improbable venant de la part de bandits de la pire espèce ? Pas le temps de se poser la question, tout le monde s'active sur le pont principal et Morgan retourne à la proue du navire, escaladant pour se retrouver sur un point en hauteur et observer la frégate à l'avant ainsi que le brick toujours derrière qui se rapproche à grande vitesse. Une nouvelle salve de boulets ébranle le navire et le Capitaine doit s'accrocher au cordage plus que de raison pour éviter de finir à l'eau. Les échardes de bois volent en tout sens, se plantent dans les bras et les jambes, trouent les vêtements et écorchent la peau. Les hommes se jettent au sol, plaquent leurs bras autour de leur tête pour la protéger au mieux, certains se recroquevillent sur eux-même pour laisser le moins de surface possible, puis ils se redressent et reprennent leur office en essayant de faire tenir au mieux les parties les plus endommagées du navire et puis... plus rien.

Un silence presque religieux plane alors que les coups de feu ont enfin cessé d'un côté comme de l'autre. Personne n'ose exprimer sa joie pour l'instant, personne n'ose bouger. Pas même Morgan qui semble totalement fasciné par la réussite de leur plan. Il n'en croit pas ses yeux. Le pirate maudit se retourne vivement, retrouve le pont avant, puis le pont principal pour s'approcher d'Adam toujours fermement agrippé à la barre et lui faire signe de poursuivre son avancée dans le plus grand silence. Le Black Sails dépasse enfin la frégate et le premier hurlement de joie en enchaîne un second, puis un troisième, puis l'équipage tout entier s'esclaffe, laisse échapper toute la tension qui semble retomber comme par miracle, le navire est toujours debout et ils semblent sortis des ennuis. Même Morgan qui n'a pourtant aucune sensation physique de l'angoisse ou du stress se sent presque soudainement plus léger et pousse un long soupir comme s'il avait retenu sa respiration trop longtemps avant de retourner fureter entre ses hommes pour lancer d'une voix pleine d'assurance peut-être même encore un rien inquiète.

- Bon c'est bien joli tout ça mais c'est pas encore le moment de retourner se noyer dans le rhum ! On doit se tirer d'ici au plus vite alors au boulot !

Le pire semble pourtant passé et tous les pirates s'activent à n'en plus finir. Morgan court à droite, à gauche et finit par retourner sur le pont arrière pour y retrouver son Second et meilleur ami. Le Capitaine maudit ne peut s'empêcher de souffler de soulagement en constatant qu'il n'est pas blessé et le gratifie d'une tape dans le dos avant de faire glisser sa main rachitique sur son épaule.

- Bien joué l'ami ! Ces enflures n'y ont vu que du feu ! Les coups de canons résonnent derrière le navire, mais tout semble aller pour le mieux pour le Black Sails. Les hommes continuent à exprimer leur joie comme jamais et Morgan se laisse aller à un petit rire plein de fierté. Espérons qu'on pourra s'éloigner suffisamment avant qu'ils ne remarquent quoi que ce soit.

Un regard vers l'arrière et Morgan constate que le brick s'est même pris la prétention de vouloir aborder la frégate. Il pouffe sans la moindre discrétion.

- Cette bande de bouffons va se faire décimer... Petit silence significatif et le Capitaine pousse un soupir de dépit en haussant les épaules. Mais bon, c'est la vie ! Il coule un regard vers son équipage puis vers Adam. Vous vous êtes débarrassé de la carcasse de ce pia-...

Mais soudainement un nouveau coup de canon retentit et le Black Sails se retrouve secoué de toutes parts, faisant trébucher une bonne partie des hommes, dont Adam qui s'étale contre le plancher et Morgan qui se cogne la tête contre le bastingage, faisant chuter son tricorne au passage. Surpris par ce coup en traître, le ruffian secoue la tête comme pour se remettre d'une douleur fantôme et se redresse tant bien que mal avant de tirer sa longue vue pour constater que les deux navires se sont... mis en chasse à leur poursuite. Si au départ tout le monde était ennemi de tout le monde, il semble bien que la situation ai tourné au cauchemar en constatant que ceux qui étaient censés lamentablement s’entre-tuer ont fini par s'allier pour faire payer aux pirates leur excès de zèle.  

Adam jure, il semble complètement désemparé face à cette nouvelle situation. Et il y a de quoi l'être, les deux navires sont en train de se rapprocher à une vitesse grandiose, le vent est avec eux et ils ont subi bien moins de dégâts que le Black Sails. Bientôt il les prendront en tenailles et s'ils décident de canonner... alors c'en sera fini du navire... et de l'équipage. S'efforçant de garder une attitude assurée pour éviter d'inquiéter davantage son presque frère, Morgan réfléchit à toute allure et retourne sur le pont principal en lui abandonnant la barre une fois de plus.

- Bougez vous les miches on va avoir de la compagnie les gars ! Préparez les armes !

À peine a-t-il terminé sa phrase qu'Adam déboule auprès de lui de toute évidence paniqué, le Capitaine plonge son regard émeraude dans celui de son Quartier Maître, un regard qui n'a rien de bien rassurant mais qui montre pourtant toute la détermination de Morgan prêt à tout pour maintenir ses hommes en vie. Le pirate maudit lance un regard à son équipage qui s'est réuni autour de leurs deux supérieurs hiérarchiques, attendant dans un silence de mort des ordres qui ne viennent pas. Les navires ennemis se rapprochent à une si grande vitesse que bien vite, le Black Sails se trouve pris entre les deux coques qui viennent entrer en contact en même temps avec le navire pirate, le stoppant dans sa fuite. Au même moment une foule de marins abordent le bateau, tout l'équipage surpris a à peine le temps de tirer les armes que les voilà tous encerclés par leurs ennemis. La situation est pour le moins désespérée. Mais personne n'a encore commencé les hostilités. Morgan se demande même pourquoi les deux navires ont choisi de ne pas lancer de nouveaux coups de canons. En tout cas ce n'est peut être pas un avantage pour eux, mais ça aura au moins le mérite de leur laisser un ridicule espoir de s'en sortir. Le Capitaine du brick s'approche des pirates avec un air particulièrement enjoué et son introduction à la discussion laisse voir une verve presque un peu trop poussée à l'extrême. Il est persuadé qu'il va remporter cet affrontement sans le moindre problème. Mais comment ne pas l'être ? La plupart des hommes du Black Sails peinent seulement à tenir debout et ils auraient probablement une chance sur deux de viser un allié en pointant leur pistolet sur un des assaillants. Le regard de Morgan croisant celui du corsaire s'assombrit tout particulièrement tandis qu'un sourire débordant de mépris vient étirer les traits défigurés de son visage.

- Oh toi le p'tit c...

Il a baissé sa main vers sa ceinture prêt à en tirer son mousquet quand soudainement Adam s'approche de lui pour le menacer de son index, son front se trouvant presque collé à celui de son Capitaine. Il esquisse un léger mouvement de recul et fait les yeux ronds un moment jusqu'à comprendre tout l'intérêt du clin d’œil tandis que le Second se rapproche de l'officier de la Marine pour lui demander d'arrêter Morgan. Ce à quoi l'homme répond par un regard particulièrement interloqué. Mais il n'a pas le temps de répliquer quoi que ce soit que le pirate maudit s'est déjà rapproché d'Adam pour l'attraper par le col et l'attirer à lui.

- JE t'ai forcé à boire ?! Dis donc je trouve que tu y vas un peu fort sur les accusations, je ne t'ai pas vidé de force une dizaine de godets dans le gosier que je sache ?! Hein ? Est-ce que j'ai fait ça ?! Lance-t-il à son équipage qui regarde le duo s'engueuler en se demandant si c'est vraiment le moment pour ce genre de règlement de comptes.

L'un des hommes du Black Sails donne pourtant un petit coup de coude dans le bras de son camarade et son regard ne tarde pas à provoquer le même geste de la part de son voisin, et ainsi de suite dans une certaine discrétion tandis que les deux équipages ennemis observent le Capitaine des pirates se prendre la tête avec son second.

- Et puis je ne pouvais pas prévoir que TU nous attirerais la poisse en balançant des CONNERIES tout ça parce que t'étais complètement bourré !

Un silence de mort règne dans l'auditoire, il n'est brisé que par les répliques cinglantes d'Adam et Morgan qui se renvoient des piques plus violentes les unes que les autres à la figure.

- La prochaine fois apprends à gérer ta consommation d'alcool comme un adulte, AMATEUR !

Les deux Capitaines ennemis se lancent des œillades perplexes, ils se demandent s'ils doivent intervenir ou les laisser se disputer jusqu'au moment où ils en viendront aux mains, avec un peu de chance ils s’entre-tueront tous seuls et ils n'auront plus qu'à s'occuper du reste une fois que l'équipage se retrouvera sans leader. Dans le même temps Morgan tire son épée de sa ceinture et menace Adam de la pointe de la lame sous les regards complètement abasourdis des spectateurs incrédules.

- Amène-toi si t'as un problème ! On va régler ça comme des hommes !

Il force Adam à reculer un peu pour se retrouver bientôt tout proche du Capitaine du brick qui ne se donne même pas la peine de reculer. Tout le monde reste hébété, les hauts-gradés ennemis sourient presque de la situation, leurs hommes se reposent sur leur assurance et échappent même quelques petits ricanement tandis que l'équipage du Black Sails conserve un silence parfait. Retenant leur respiration. Le Capitaine maudit laisse glisser sa lame le long de celle de son Quartier Maître, feint un coup à son attention et... vient d'un seul coup lacérer la gorge du Capitaine Corsaire qui n'a le temps de rien voir venir.

- À MORT ! Hurle Morgan en même temps qu'il frappe à l'attention de ses hommes qui à leur tour tirent à l'aide de leurs mousquets, plantent leur lames et se lancent à l'attaque de leurs assaillants qui se retrouvent décimés en partie sans avoir rien compris à ce qui leur arrivait.

Le pirate maudit est aspergé par le sang qui gicle de la plaie ouverte du corsaire dont le cou pend en arrière à moitié tranché, il échappe quelques bruits gutturaux de déglutition frénétique et étouffée, comme s'il était en train de se noyer dans son propre sang ce qui en soi est un peu ce qui est en train d'arriver et finalement, l'homme s'écroule le corps encore secoué de spasme avant de s'immobiliser pour de bon.

L'heure de la bataille a sonnée.









Black Sails at Midnight

Morgan est long à sortir de sa cabine, si long... En vérité ça ne fait peut-être que quelques minutes, une dizaine tout au plus, mais c'est autant de fois où Adam a cru mourir d'une crise cardiaque plutôt que des boulets et des pieux de bois qui furent autrefois la structure du Black Sails. Quelle ironie, les marins accordent toujours une âme à leur bâtiment et c'est comme s'ils étaient blessés au même rythme que lui... et dire que ces débris sont bien plus meurtriers que les boulets qui les causent. Le Second ne supporterait pas l'idée que le bateau sombre alors que son meneur lui a fait assez confiance pour lui abandonner la barre dans son état. Tous ses sens en alerte, relancés à plein régime ou presque par l'adrénaline, il s'efforce d'emprunter la meilleure trajectoire possible pour esquiver les balles métalliques qu'il voit autant qu'il entend. Faisant plus ou moins abstraction des cris des matelots, il ne peut s'empêcher de jeter des coups d'œil sur le pont et croit être certain que s'il y a quelques blessés ils sont au moins tous en vie.

Un soupir de soulagement s'échappe de ses lèvres et de son nez quand Morgan réapparaît enfin, son retour salué par la porte s'écrasant violemment contre son cadre, pour hisser le pavillon porteur du message. Le quartier-maître n'a pas la prétention de s'y connaître autant que son capitaine dans les différents codes mais croit effectivement reconnaître le bon symbole ; s'il le comprend, les autres capitaines devraient également.

L'assentiment n'est pas unanime quand le maître à bord donne les dernières instructions mais son bras-droit ignore royalement les protestations peu ou prou discrètes des hommes. Il ne les entend même pas tant il fixe dans un silence religieux le fanion agité par le vent nocturne et l'horizon noir sur lequel se détachent les deux bateaux. Et ce noir oppressant est soudain transpercé par des déflagrations orangées crachées par les canons qui mitraillent une nouvelle fois le Black Sails. Le navire tangue erratiquement de bâbord à tribord, de proue en poupe, comme s'il manquait de chavirer à chaque mouvement de balancier, mais finit par se stabiliser dans un silence de mort, tout le monde attendant le moment du coup de grâce... moment qui ne vient pas. Le bateau pirate continue sa route en toute simplicité, les hommes regardant d'un air ébahi la frégate qu'ils dépassent comme n'importe quel rocher. Morgan ne tarde pas à rejoindre son Second qui aurait continué sa route le plus silencieusement du monde même sans ses indications.

Une poignée de minutes plus tard, alors que les ruffians s'éloignent encore et toujours, les coups de feu reprennent et le combat fait rage entre les deux autres vaisseaux, provoquant des cris victorieux dans les rangs pirates. Le capitaine se charge rapidement de calmer l'excès de joie des hommes pour les renvoyer au travail avant que la situation ne leur échappe à nouveau. Quand il rejoint son bras-droit à la barre, celui-ci se demande un instant pourquoi il semble si rassuré et se rend compte après un court examen de lui-même qu'il est parfaitement intact, comme par miracle...

- Prenant en compte tout ce que j'ai fait pendant la canonnade... je crois qu'on peut dire que je suis chanceux. Viennent alors les compliments de son meilleur ami vis-à-vis de la réussite du plan. Je t'avoue que j'ai douté jusqu'au bout... Il regarde derrière lui en même temps que Morgan, plus sérieux que lui, plus inquiet peut-être. Parle pas de malheur... je nous ai assez porté la poisse comme ça il paraît.

Est-ce qu'Adam se sent vraiment coupable ? Sans aucun doute absolument pas du tout, il a probablement juste l'alcool mauvais. Il tend l'oreille avec plus d'attention quand son frère d'armes aborde le sujet de l'oiseau de mauvais augure et le regrette bien vite en entendant clairement le bruit des boulets de canon résonnant dans ses oreilles et faisant tanguer le navire à nouveau, envoyant le capitaine et son quartier-maître vérifier l'état du plancher. Le Second se jette sur le bastingage pour voir de quoi il en retourne en même temps que Morgan sort sa longue-vue et il tourne la tête vers celui-ci en écarquillant les yeux, le fixant avec intensité, comme si tout ça arrivait parce qu'il venait d'évoquer à nouveau l'albatros mort. Chacun son tour.

Retrouvant la barre avec frustration et peur mêlées, il ne peut qu'observer son meilleur ami rester aussi calme que la situation le lui permet et partir sur le pont donner de nouveaux ordres. Adam continue de piloter mais la navigation est devenue plus difficile, des voiles déchirées, des trous dans la coque... s'ils survivent à ça, le Black Sails méritera amplement une escale et toutes les réparations qui vont avec ; le butin sera dilapidé plus vite que prévu. L'appréhension monte de son estomac jusque dans la gorge du ruffian à la même vitesse que les bateaux ennemis s'approchent du leur. Laissant honteusement la barre, il court jusqu'à son Capitaine et ils se retrouvent bientôt tous les deux entourés par le reste de l'équipage. Des ordres, une solution, une lueur d'espoir, ils ont besoin de quelque chose à quoi s'attacher plutôt que d'attendre le jugement des coups de canons des deux navires se rapprochant et qui semblent à tous bien plus grands qu'ils ne le sont vraiment. Le Black Sails est bientôt envahi d'ennemis qui pavanent déjà comme s'ils venaient de vaincre... et pourtant, personne ici ne croit à l'option de la reddition.

Une remarque déplacée du capitaine du brick s'apprête à faire sortir Morgan de ses gonds... ce qui signerait son arrêt de mort, certes, mais surtout celui de tout l'équipage. Afin retarder le pire, Adam se lance dans une improvisation désespérée, clin d’œil à l'appui, pour offrir à ses hommes une chance de vendre chèrement leur peau. Morgan semble un moment désappointé mais son partenaire se rassure bien vite en sentant que, comme d'habitude, il a compris le plan et réagit brusquement après sa dernière réplique à l'intention du capitaine de la Marine. Violemment attrapé par le col, Adam manque de rendre son dîner, composé à plus de la moitié d'alcool, et grimace sincèrement en entendant la voix de son complice qui résonne dans ses tympans, prenant à parti l'équipage incrédule. Et pourtant, du coin de l’œil, il voit tous les hommes se lancer dans un formidable enchaînement de coups de coude qui ne sont certainement pas annonciateurs de paris. À eux de jouer.

- Oh je ne crois pas non plus t'avoir beaucoup vu essayer de m'en dissuader, ça te faisait bien marrer de voir ton Second si sérieux s'abrutir à coup de rhum. On voit le résultat ! Conclue-t-il en repoussant violemment Morgan pour qu'il le lâche. JE nous ai attiré la poisse ?! T'es sûr que c'est pas l'odeur de pourri qui a fait crever un PUTAIN D'OISEAU sur le pont ?!

La tension baisse sur le pont, les ennemis ont l'impression de voir une dernière preuve du ridicule des pirates, une belle guerre intestine en plein milieu d'un abordage. Adam se laisse aller à un théâtral et moqueur rire.

- Parlons-en de consommation d'alcool ! Si tu pouvais tu serais dans le même état que nous ! Heureusement que le destin en a voulu autrement... t'es bien assez CON comme ça !

Après ces mots, Morgan tire son épée sous le « Oh ! » presque sportif et souvent moqueur de l'ensemble des personnes présentes sur le pont. Le quartier-maître se penche un peu en avant se faisant une visière avec la main et regardant à droite et à gauche.

- Comme des hommes ? Où ça ? Tu comptes appeler quelqu'un pour t'aider ? Il tire son propre sabre de sa ceinture dans un ample mouvement et prend une position presque trop noble en pointant son « adversaire » de la pointe de sa lame. Mais si tu insistes, c'est moi qui vais me charger de mettre un terme à ta misérable existence ! En garde !

Le tintement des lames s'entrechoquant résonne bientôt, les deux rivaux reculant tour à tour, gagnant du temps... chaque seconde de diversion est une seconde durant laquelle un matelot peut décuver. Ses réflexes quelque peu amoindris, bien que Morgan ne se batte clairement pas sérieusement, Adam échoue à esquiver parfaitement un coup, ou plutôt chancelle au mauvais moment, et lance discrètement un regard outré à son ami quand la lame vient entailler superficiellement son visage. Il ne tarde pas à se laisser entraîner à reculons jusqu'au niveau des deux capitaines adverses qui observent amusés en restant sur place. Les deux partenaires se regardent dans les yeux... les envahisseurs semblent détendus, ne sont plus sur leurs gardes ; c'est le moment. Nouvelle parade, l'arme de Morgan glissant sur la sienne... et alors que ce dernier dévie finalement jusqu'à la gorge du corsaire, Adam tourne sur lui-même exactement au même moment pour donner un coup ascendant dans le poitrail du militaire qui s'écroule lourdement au sol. Un coup de botte dans la trachée l'achève en fracassant sa nuque contre le pont à l'instant où le capitaine maudit condamne à mort tous leurs ennemis. Le Black Sails tout entier crie sa soif de sang et part à l'assaut, décimant une première rangée d'ennemis qui n'auront pas eu l'occasion de réaliser leur erreur.

Le Second se perd une demi-seconde à contempler son effrayant capitaine aspergé par une douche de sang... puis vient l'heure du combat. De nouveaux ennemis s'apprêtent à sauter de leur navire respectif pour partir à l'abordage... le quartier-maître réprime un pouffement de rire quand une idée stupide lui passe par l'esprit. À peine les hommes ont-ils sautés sur le pont du Black Sails qu'il se jette presque sur Morgan pour glisser sa main dans le creux de sa poitrine, l'agitant frénétiquement, sa tête faisant irruption à côté de celle de son ami et il crie bestialement vers les nouveaux arrivants qui reculent sous le coup de la surprise et de la frayeur... et passent par-dessus bord. Adam se retire rapidement dans un fort éclat de rire aviné et se met dos-à-dos avec son partenaire.

- J't'avais dit que je pouvais m'en faire un tout seul, non ? On partage ? Je te donne un avantage, je te laisse le petit !

Et il part du côté frégate d'un pas leste et... maladroit.

Il se retrouve rapidement à croiser le fer avec des soldats. Le Second du Black Sails est habile à l'épée mais il ne peut nier se sentir un peu balourd dans ses mouvements et ses esquives, son manteau se retrouve rapidement en lambeaux quand il ne se tache pas soudainement de sang. C'est finalement après avoir dévié un énième coup qu'il trouve la ressource nécessaire pour fracasser le nez de son opposant de son poing libre ce qui le fait également tomber dans l'eau salée. En voyant deux soldats s'approcher de lui, il donne un coup de pied dans l'épée de l'homme à la mer pour la faire voltiger jusque dans sa main... et jongler une paire de secondes avec avant de réussir à parfaitement la saisir. Il jauge les deux armes dans ses mains.

- Ça sert à rien mais c'est carrément plus charismatique !

Il pare simultanément les deux lames adverses en soupirant de soulagement, la sueur perlant sur son front, et il les fait reculer à l'aide de coups amples et tremblants. Ses deux lames battent l'air mais repousser deux ennemis en même temps dépasse probablement ses capacités en état d'ébriété, il arrive rapidement à bout de souffle, ses paupières se faisant lourdes... Il est soudainement réveillé par une douleur aiguë dans son flanc gauche, le fer d'un des soldats s'y étant profondément fiché. Sous le coup de la rage se manifestant par un cri rauque, il parvient à surprendre son propriétaire par ce soudain regain de vigueur et enfonce violemment une de ses armes dans son estomac. Il ne prend pas la peine de l'en sortir et la lâche tout simplement pour attraper le mutilé par le col et s'en servir comme bouclier humain alors que son équipier s'apprêtait à l'attaquer à son tour. Il lâche son adversaire doublement transpercé pour donner de son sabre restant un violent coup dans le haut du crâne de l'ennemi en uniforme suivi par un coup de pied qui lui fracasse le ventre en deux. Ne prenant toujours pas la peine de sortir son épée fermement fichée dans la tête de cet adversaire, il lâche son bouclier humain et ramasse l'arme de celui-ci s'étant échappée de son flanc, s'accoudant à un mât, haletant, sa main libre posée sur sa blessure qui le brûle tout en se vidant d'une quantité de sang non-négligeable sans être dans la mesure de le rendre exsangue avant un moment. Il jette un rapide coup d’œil aux affrontements... mais comment avoir les idées claires, ivre, aveuglé par la douleur, dans un tel foutoir ? Tout ce qu'il peut dire, c'est que si le brick peut potentiellement être bientôt à court d'hommes, la frégate ne cesse d'en cracher des nouveaux...

Quelle merde...









Black Sails at Midnight


Un miracle ? Ou bien est-ce le calme avant la tempête qui règne sur le Black Sails alors que les coups de canons ont finalement cessé de s'acharner sur le navire déjà correctement endommagé ? Peu importe en tout cas, il semblerait que le plan visant à se faire passer pour des alliés de l'un comme l'autre des navires ennemis a fonctionné. Le temps de se remettre de ses émotions et Morgan constate avec soulagement qu'aucun de ses hommes n'a été tué pendant cet assaut. Ils ont survécu à la canonnade de la frégate et du brick réunis, le Capitaine peut être fier de son équipage. Ceux qui sont le plus gravement blessés sont tout de même transportés à l'écart afin d'être soignés, mais heureusement ils ne sont pas nombreux, alors oui des dégâts aussi minimes après une telle bataille relève certainement du miracle. Il n'est pas étonnant d'entendre les pirates clamer leur joie alors qu'ils ont fini par dépasser la frégate et s'éloigner des hostilités, laissant les deux navires se canonner entre eux sans l'ombre d'un remord et Morgan profite de cet instant pour retourner auprès de son fidèle Second et meilleur ami.

Le fait qu'il n'ait lui-même subi aucune blessure quelle qu'elle soit est on ne peut plus étonnant, les boulets, rapides et précis, ont pourtant détruit une bonne partie du bastingage tout proche d'Adam, tout comme quelques mât ont fini à l'état de pieux pointus et couverts d'échardes. Et pourtant il est parfaitement sain et sauf. Sa bonne étoile brille probablement au-dessus d'eux en ce moment. Même le principal concerné a compris qu'il ne devait sa survie qu'à sa chance, le fruit de ce malheureux hasard qui frappe sans prévenir et qui pourtant s'est étonnamment tenu tranquille aujourd'hui. Le Capitaine maudit du Black Sails ne va pas s'en plaindre, il se laisse même aller à un sourire alors que le bateau continue de s'éloigner encore et toujours. Maintenant, le tout est de trouver un endroit où mouiller afin de s'adonner aux réparations car le bâtiment est dans un piteux état. Morgan a la prétention d'imaginer son équipage enfin tiré d'affaire en constatant que le Capitaine du brick intente un abordage contre la frégate, pourtant bien plus majestueuse que lui et n'hésite même pas à se moquer ouvertement d'eux... il faut croire que sa prétention lui aura coûté cher, en plus d'avoir passablement abordé à nouveau le sujet de l'oiseau échoué sur le pont un peu avant que les ennuis ne commencent. Comme quoi ce fichu pigeon doit sacrément porter la poisse puisqu'à peine le forban a-t-il entamé sa phrase qu'une nouvelle salve de boulets de canons vient s'abattre sur les pirates pour surprendre tout l'équipage, Capitaine et Quartier-maître compris.

Se redressant de sa chute pour sortir sa longue-vue et constater le retour en force des deux navires qui non-contents de ne pas s'être entre-détruits ont même fait ami-ami, Morgan jure dans sa barbe en frappant du poing -tout du moins ce qu'il en reste- contre le bastingage avant de soutenir le regard outrancier d'Adam qui le toise comme si le retour de leurs deux poursuivants était entièrement de sa faute.

- Quoi ?! Grogne simplement le pirate maudit sans même espérer une réponse de la part de son Second.

Sans perdre une seconde, Morgan retourne auprès de ses hommes sur le pont principal afin de donner de nouvelles directives. Elle ne sont pas compliquées... ils doivent se préparer au combat s'il ne veulent pas mourir. Les canonnades se poursuivent, plus violentes et dévastatrices encore que les précédentes, cette fois-ci il ne sont pas simplement pris dans un tir croisé, le brick et la frégate tirent en chœur, à des points stratégiques du navire comme le gouvernail ou encore le grand mât. La puissance de tir remarquable du plus grand des deux navires permet d'atteindre les points élevés tandis que la vitesse du plus modeste lui octroie une approche considérable et des chances de détruire la poupe de façon plus efficace. Cette fois-ci c'est vraiment du deux contre un.

Les échardes et morceaux de bois éclatent et blessent les membres restants de l'équipage qui se réfugient derrière les fûts pour éviter de finir empalés, les voiles sont presque toutes hors d'usage et le Black Sails se traîne lamentablement sur les eaux tandis que ses deux assaillants se rapprochent à grande vitesse. Bientôt pris entre les deux bâtiments ennemis, l'équipage tout entier se fait encercler alors que le navire se fait aborder par tous les flancs. Le Capitaine et Second des pirates découvrent enfin le visage de leurs bourreaux, la frégate est de toute évidence un navire de la Marine embusqué, se faisant sans doute passer pour un navire de marchands ou de plaisance afin d'attirer les ruffians avides d'or et de sang, le brick ressemble assez au Black Sails et les frusques de son capitaine ainsi que de son équipage sont également similaires aux leurs. Sans doute d'autres pirates, même si Morgan peut clairement affirmer que le couvre-chef de leur leader et d'un ridicule sans précédent ! Il aurait même pu se moquer ouvertement de lui si le Corsaire n'avait pas eu l'audace de parler en premier pour lui-même plaisanter au sujet de l'apparence du Capitaine maudit. Visiblement ce chien ne connait pas le Jolly Roger qui flotte au-dessus du navire et encore moins la légende qui l'accompagne. Tant mieux, ça aura au moins le mérite de garder un petit effet de surprise. Pourtant Morgan n'apprécie pas vraiment les paroles un peu trop sûres d'elles de son assaillant, et même alors qu'il a clairement le dessus sur lui du fait de son association avec les marines, il a bien envie de lui faire ravaler ses insultes à coup de plomb dans la cervelle...

Heureusement, Adam qui n'a surement pas eu à réfléchir longtemps pour comprendre l'agacement profond de son meilleur ami, s'est lancé dans une improvisation qui en plus de déstabiliser les ennemis, laisse Morgan étonnamment interdit durant une seconde. Seconde qui s'écoule bien rapidement le temps de le laisser entrer dans le jeu de son compagnon et d'entamer alors une formidable dispute avec lui sous le regard éberlué de l'équipage mais aussi des autres hommes qui choisissent de ne pas intervenir comme s'ils avaient affaire à un vulgaire spectacle de rue.

- Pourquoi j'aurais dû t'en dissuader ? Je suis pas ta mère ! Tu veux pas aussi que je te prenne la main pour t'emmener pisser et que je te la tienne par la même occasion hein ? Riposte-t-il dans de grands mouvements de bras. Si ça avait été le cas, tu serais MORT bien avant, ENFOIRÉ ! Ajoute le pirate avec un sourire terrifiant.

Si les membres de l'équipage ont fini par comprendre en partie où leurs leaders voulaient en venir, il semblerait que celui du brick et de la frégate ne voient en cet échange verbal d'une rare violence qu'une occasion comme une autre de constater à quel point ceux qu'ils viennent d'encercler sont pitoyables. Les capitaines se regardent avec un air amusé, espérant même qu'ils finiront par s'entre-tuer avec un peu de chance. Adam n'a pas son pareil en matière de répartie, Morgan sait qu'il est bien le seul capable de pouvoir lui balancer ce genre de remarques à la gueule sans même sourciller, il s'est déjà sérieusement pris la tête avec lui et cette dispute se calque sur le genre qu'ils ont pu avoir par le passé, autant dire que dans des situations plus sérieuses, l'ambiance doit être bien différente sur le Black Sails.

- Seulement voilà je ne suis PAS dans le même état que vous pauvre TACHE !

Morgan peste intérieurement par tant de réalisme dans leur altercation et il tire son sabre de sa ceinture pour menacer son meilleur ami avec un regard plein de mépris et d'amertume, s'ils sont tous les deux en train de jouer la comédie, ce genre de répliques ne sont jamais très agréables à dire ou à entendre. Il provoque alors Adam en duel qui ne se prive pas pour continuer à répliquer, se foutant ouvertement de lui. Le Capitaine maudit étire un sourire mauvais et une ombre pare son visage décrépi tandis que ses yeux verts brillent d'une lueur malsaine. Il échappe un long ricanement narquois en envisageant la lame pointée dans sa direction.

- C'est ça ! En garde toi-même abruti ! Tu sais très bien que tu ne pourras jamais me tuer !

Débute alors ce combat tant attendu de tous entre le Capitaine Morgan et son Second Adam. Au fur et à mesure des passes qui s'enchaînent, certains hommes de l'équipage se crispent en pensant voir leur Quartier-maître se faire transpercer à plusieurs reprises, heureusement, Morgan est loin d'être malhabile, il vise juste, s'assurant de toujours envoyer un coup que son meilleur ami pourra parer sans difficulté, ils avancent, reculent, se lancent chacun plusieurs escarmouches ainsi que de nombreux coups de lame dans le vent. Le bruit du métal qui s'entrechoque résonne loin et le souffle des épées qui fendent l'air est presque audible par tous. Soudainement, Morgan doit clairement ralentir son assaut en réalisant qu'Adam titube et ne parviendra pas à arrêter son prochain coup. Une légère balafre rouge vient tailler sa joue droite en symétrie avec la cicatrice qui orne déjà la gauche. Le regard du cadet a toutes les raisons du monde d'être inquisiteur et le forban écarquille même les yeux en réalisant qu'il a touché son meilleur ami. Il n'a pourtant pas le temps de se sentir mal à l'aise ou désolé que l'assaut reprend de plus belle et en forçant Adam à reculer en direction des deux capitaines ennemis, Morgan peut enfin accomplir sa vengeance en transperçant la gorge du Corsaire qui fuse d'hémoglobine. La mort de l'homme est lente et clairement douloureuse mais le pirate ne se donne pas la peine de l'achever, se contentant de le regarder agoniser avec un sourire carnassier. De son côté Adam a également éliminé le Capitaine de la frégate, si le plus jeune s'applique à lui donner une mort rapide, elle n'en est pas moins violente pour autant et bientôt le reste de l'équipage s'adonne au "plaisir" du meurtre en rayant du navire une bonne partie de leurs assaillants.

Les combats se lancent alors, cruels et sans pitié, les pirates défendent leur Black Sails avec un acharnement et une violence hors du commun tandis que les ennemis ripostent avec force et rage, chacun possède une motivation qui les pousse à se dépasser, venger un ami ou protéger sa demeure, tous les moyens sont bons pour oublier la peur et l'appréhension. Le sang recouvre bientôt le pont du navire tout comme les carcasses mutilées et inanimées, l'odeur de chair morte se mêle à celle de l'alcool et du graillon encore présente sur le navire. Les coups de feu engendrent des nuages de fumée blanche qui rendent la vision approximative, mais personne n'est en reste, la bataille a à peine commencée qu'elle fait déjà rage. D'autres hommes restés sur les navires ennemis ont dans l'idée de se joindre au combat et commencent à leur tour à aborder le Black Sails. Sautant plus ou moins habilement de leur bâtiment, ils ne s'attendent pas à voir soudainement Adam se jeter non pas sur eux mais bien sur son propre Capitaine pour passer son bras au travers de sa carcasse pour faire peur aux hommes qui pâlissent brusquement, échappent un hurlement de terreur et finissent à l'eau sans même avoir pu poser les deux pieds sur le pont principal. S'il y en a un autre que ce geste a surpris, c'est bien Morgan en personne qui a écarquillé les yeux sans même comprendre qu'est-ce qui avait pu passer par la tête de son meilleur ami en cet instant.

- J'espère que ça va pas devenir une habitude ! Râle-t-il avec un demi-sourire en repensant à une scène vaguement similaire s'étant déroulée quelques heures plus tôt.

Alors qu'il s'apprête à se joindre au carnage, Morgan fait les yeux ronds face à la réplique de son meilleur ami qui lui fait clairement comprendre qu'il a l'intention de s'occuper de la frégate tout seul. Si l'alcool dans ses veines lui est un peu trop monté à la tête et qu'il essaie de faire de l'humour, le capitaine est loin de trouver ça drôle... et ça l'est encore moins quand il voit Adam partir ni plus ni moins comme il l'avait dit en direction du navire de la Marine.

- Adam bordel ! Il tend le bras dans sa direction dans l'espoir de l'empêcher de partir seul mais soit celui-ci ne l'entend pas soit il l'ignore purement simplement. Putain tu fais chier...

Mais il n'a pas le temps de maugréer très longtemps qu'un des corsaires se jette sur lui pour venger son capitaine, le transperçant de part en part de sa lame. Morgan pousse un terrible soupir avant de se retourner pour faire face au malheureux qui blêmit à l'image de ses semblables en réalisant la triste vérité. Le Capitaine maudit tire le sabre resté planté dans sa poitrine et plante son agresseur directement en plein cœur pour le laisser s'effondrer. Un bref regard en arrière pour constater que ses hommes ne s'en sortent pas si mal pour une bande de soûlards pleins comme des fûts de bière et Morgan se décide finalement à partir à l'assaut du brick dont le peu d'hommes qui restent hésitent encore à se joindre à l'abordage. Il saute directement du bastingage pour atterrir en plein sur le pont principal adverse. Quelques roulés-boulés plus tard, il se redresse complètement encerclé par l'équipage des corsaires qui reculent pourtant presque tous de dégoût en faisant face au Capitaine maudit. Le sourire malsain du pirate n'arrange certainement rien à leur frayeur mais l'amusement prend rapidement le dessus sur les autres émotions alors que les hommes constatent que Morgan est venu tout seul. Ils ricanent ouvertement, certains éclatent même de rire mais le forban n'en démord pas et il éclate de rire à son tour, provoquant la surprise générale.

- Parfait les gars... combien vous voulez parier que je fais le ménage sur votre épave pourrie avant que le soleil ne se lève ?!

Les corsaires rient de plus belle et se jettent à l'assaut de Morgan tous en même temps. Une main à son sabre, l'autre à son pistolet, le Capitaine du Black Sails enchaîne les coups de lame et de feu. Il se débarrasse tout d'abord de trois hommes qui l'encerclent en les tranchant à l'horizontale au niveau de l'estomac, vidant les tripes de l'un d'entre eux sur le sol. Un autre courageux se fait royalement planter en pleine trachée et lorsqu'il retire sa lame dans un grand mouvement de bras, celle-ci vient se planter dans le flanc d'un nouvel homme qui se retrouve immobilisé mais pas au point de s'écrouler. Morgan pointe alors son mousquet au niveau du front du marin, tire et se retrouve encore une fois aspergé de sang devant le malheureux qui tombe lourdement. L'équipage ennemi n'en revient pas, sont-il en train de se battre contre l'un des monstres de Neptune lui-même ? Certains couards fuient le navire en plongeant délibérément à l'eau mais ils oublient que la noyade est sans doute une mort bien plus douloureuse encore.

De temps en temps Morgan essaie de jeter des coups d'œil en direction de la frégate mais il ne voit pas grand chose, le pont principal du bâtiment marine étant bien plus haut que celui du brick ou du Black Sails. Il peste en repensant à Adam tout seul là-bas... ce con n'aurait pas pu s'occuper du plus petit navire ? Est-ce qu'il est seulement au courant que lui n'est pas immortel ? Qui sait... peut être que son état d'ébriété avancé lui aura fait oublier cette précieuse information ?!

Le temps qu'il réfléchisse, Morgan se retrouve planté par deux hommes en même temps. Il se laisse tomber sur les genoux sous le regard fier de ses agresseurs mais se redresse bien vite, lâchant son sabre pour tirer un deuxième pistolet et viser les deux corsaires en même temps. Les lames déchirent une partie de sa chemise déjà en lambeau et il n'a pas le temps d'échapper un rire que cette fois-ci, c'est un coup de feu qui le percute brusquement en pleine tête. Sous la violence de l'impact, Morgan est propulsé en arrière contre le bastingage et les marauds en profitent pour se jeter à plusieurs sur lui, mais c'est sans compter l'agacement du Capitaine qui commence sérieusement à grimper crescendo et à l'aide de ses deux pistolets, il fait un massacre général jusqu'à vider entièrement les mousquets de leurs balles. Un fou furieux lui fonce dessus en hurlant et le clic de l'arme déchargée arrache au démon un soupir de dépit... il lance avec le plus de force possible le pistolet en pleine tronche du malheureux qui se fait désarçonner sur le coup et passe par-dessus bord.

À l'horizon l'aube pâle se montre discrètement et Morgan constate finalement qu'il ne reste plus grand monde sur le brick. Son assaut se poursuit jusqu'à ce qu'il ne reste plus un seul corsaire en vie et il se hâte de retourner sur le Black Sails, son corps plus mort que vif lacéré de toutes parts et criblé de trous. Avant de quitter le navire il esquisse un bref signe de la main aux corps jonchés sur le pont adverse.

- J'ai gagné !

Et il traverse son navire, en donnant des coups de sabres pour se frayer un chemin jusqu'à la passerelle qui lui permettrait d'atteindre la frégate. Il ne peut pas laisser Adam tout seul là-bas. Impossible. Intérieurement, Morgan est rongé par l'inquiétude et un nouveau coup d'œil à son propre navire lui permet de constater que la Marine est en train de prendre le dessus sur ses hommes. À ce train là, ils vont tous y passer. Que faire ? La situation semble de plus en plus désespérée mais quitte à choisir, Morgan sait déjà qui est-ce qu'il veut sauver. Il traverse donc le pont de fortune qui relie les deux navires et débarque enfin sur la frégate. Il jette de nombreux regards autour de lui mais Adam est introuvable. Oh par les dieux des océans, faites qu'il ne soit pas mort ! Le Capitaine maudit continue à éliminer marine sur marine, encaissant les lames tranchantes et les coups de feu sans broncher et lorsqu'il s'approche du bastingage, il croit discerner au loin une ombre qui se dessine sur les vagues dans la brume de l'aube. Les premiers rayons du soleil percent et Morgan retrouve son apparence humaine bien que sévèrement entachée par le sang et les blessures qu'il a encaissées. Il n'a pas le temps de s'attarder sur cette vison très longtemps car bientôt de nouveaux ennemis s'en prennent à lui et il n'a pas d'autre choix que de repartir dans cette bataille qui semble de plus en plus... perdue d'avance.









Black Sails at Midnight

Par tous les dieux, si on avait dit à Adam que d'ici la fin de la soirée il se retrouverait complètement d'équerre, abordé par deux bateaux, en train de faire semblant de se disputer avec Morgan, il n'y aurait probablement pas cru. Et pourtant, Dieu sait qu'Adam est prêt à croire beaucoup de choses quand Morgan est cité dans une phrase. La comédie reprend de plus belle, bien plus réaliste que celle qui a eu lieu dans la bonne humeur après avoir levé l'ancre. C'est au Second de répondre en faisant de grands gestes, écartant les bras pour prendre tout le monde à parti et montrer le ridicule du dialogue.

- Oh j't'en prie ! Pas besoin de te trouver des excuses pour me la tenir ! Lance-t-il en montrant son bassin. Je sais très bien comment aurait fini la soirée une fois que tu aurais envoyé tout le monde se pieuter alors que je n'avais plus une once de bon sens ! Il rit à gorge déployé, moqueur à l'excès et mime une lueur presque démente dans son regard. Je ne te tiens pas rigueur de me comparer à ce volatile, c'est vrai que j'ai été un sacré PIGEON pour te suivre !

Un indicible tic nerveux agite la commissure des lèvres du quartier-maître. Des engueulades comme celle-ci, des vraies, ils ont déjà eu l'occasion d'en avoir, c'est peut-être pour ça que c'est aussi facile. Mais les trois-quart du temps, ils font en sorte de ne pas se prendre la tête devant les hommes, Adam préférant régler ça dans la cabine, mais les matelots ne sont pas dupes, il n'y a que deux occasions qui poussent les deux gradés à s'isoler dans la pièce privée du maître à bord... Heureusement, les rares disputes auxquelles ils ont déjà assistées leur permettent de comprendre que celle-ci est feinte. Tout ça pour dire que si Adam sait que cette chamaillerie est factice, il l'apprécie encore moins et ce pour deux raisons : il n'aime pas l'idée de s'en prendre à son meilleur ami gratuitement et il sait que tous ce qu'ils sont en train de se dire n'est pas tout à fait infondé... Ces enflures vont payer pour ça.

- Oooooh et pour cette raison je devrais t'en féliciter et te vouer un culte ? Tu vas TOUS nous sauver à toi TOUT SEUL grâce à tes pouvoirs d'homme sobre ? Vraiment, quelle CHANCE on a d'avoir un SAINT tel que toi sur ce rafiot !

Vient alors l'heure des lames dégainées, des dernières brimades avant le début des hostilités.

- Oh, peut-être bien... Mais j'ai hâte d'entendre ton discours quand je t'aurai séparé en plus de morceaux que tu n'as de vertus -ça ne sera pas trop difficile- et que je t'aurai dispersé aux quatre vents !

Les épées s'effleurent, se confrontent, s'évitent. Elles battent l'air rapidement, sifflant, résonnent à l'impact. Tout est fait pour donner l'impression d'un vrai duel mais les deux protagonistes sont bien conscients que ce n'est pas le cas, Morgan fait exprès d'être assez malhabile, ce qui démontre son habileté, pour ne pas toucher Adam qui n'a pas trop de mal à peiner dans son état.  Se sont-ils seulement déjà battu sérieusement ? Le Second n'y mettrait pas sa main à couper mais il est certain qu'ils ont déjà eu des joutes, aussi bien verbales que physiques, des dizaines de fois plus violentes que celles-ci.

- Quelle déception après tant de belles paroles ! J'ai connu un jeune brigand qui faisait de même mais qui se battait mieux que ça !

C'est alors que le sabre de Morgan vient effleurer sa joue, assassinant violemment son effet. Ça lui apprendra à ouvrir sa gueule, tiens. Espérons que celle-là ne fasse pas une cicatrice, il aurait l'air malin avec une de chaque côté. Il se contraint à répliquer avec violence pour ne pas que l'air presque désolé de son acolyte ne se remarque trop... de toute manière, ce n'est pas comme s'il était capable de le blesser. Maintenant, il s'agit de ne pas trop tirer sur la corde, ils ont gagné assez de temps comme ça. Ils commencent soudainement à se diriger en direction des deux capitaines ennemis. Sans un mot, pas la moindre réplique cinglante, ils se meuvent en même temps pour mimer un dernier échange qui se trouve en fait être les deux coups d'épées qui délestent les équipages dérangeants de leurs têtes pensantes.

Les deux hommes à terre, le capitaine lance l'ordre de rébellion et par conséquent la bataille. Les coups de feu se succèdent, les sabres sont tirés et le combat commence. Le Black Sails se retrouve un temps plus peuplé de pirates que d'envahisseurs mais les renforts ne vont pas tarder à arriver... renforts qu'Adam renvoie à la mer à l'aide d'une savante stratégie brillamment élaborée par son cerveau ivre qui gratifie ce coup d'éclat d'un rire gras devant l'air médusé puis souriant mi-figue mi-raisin de Morgan.

- Ah, je ne sais pas, je commence à m'y faire ! S'exclame-t-il, mimant l'action en faisant coulisser son poing à travers sa main dans un mouvement loin d'être innocent.

Très vite, le Second prévient son Capitaine qu'il va tenir ses promesses et il se retient très fort de se boucher les oreilles en chantonnant pour l'ignorer de la plus splendide des manières qui soient. Une fois sur le pont de la frégate duquel il a failli tomber en s'y hissant, Adam ne tarde pas à croiser le fer avec bon nombre de soldats. Heureusement qu'avec la cohue générale seuls les plus proches marines le remarquent... mais ça fait tout de même beaucoup pour lui tout seul, de surcroît éméché. Il parvient pourtant à se débarrasser de trois soldats avant de s'accouder à un mât, blessé. Rien de fatal, mais de quoi faire correctement serrer les dents... Il se retrouve bien vite encerclé par une charmante tripotée de bonshommes en uniforme le menaçant de leurs épées. Il dégaine le poignard dans sa poche mais se contraint à sourire et à ôter sa main de sa blessure pour les lever en l'air. Pourquoi ne le tuent-ils pas ? Est-ce qu'ils espèrent se servir de lui comme moyen de pression ? C'est encore le plus probable, en dépit de l'absence de quelqu'un pour donner les ordres sur le bâtiment... de ce qu'il en sait, sa tête est mise à prix mais il n'est pas nécessaire qu'elle soit encore trop loquace.

- Allons messieurs... Inutile d'aller jusque-là, je suis quelqu'un de civi... Il évite un petit estoc, rien que se mouvoir le fait grimacer. Je vois...

Sans crier gare il saisit l'une des cordes pendant le long du mât et la tranche de son arme pour se laisser entraîner jusqu'au sommet par le palan, surprenant les marines qui mettent quelques secondes avant de sortir leurs mousquets pour tirer dans sa direction, pas assez précisément toutefois pour le blesser gravement.  Arrivé presque au sommet du pilier de bois supportant la voile, il s'y maintient difficilement en équilibre, sursautant à chaque coup de feu si bien qu'il se retrouve un moment penché dans le vide à brasser l'air de ses mains comme pour s'envoler. Enlaçant violemment la charpente, il reprend son calme et jette un coup d’œil en bas... une chance qu'il n'ait pas le vertige... des uniformes à perte de vue... Certes, le quartier-maître a fait sa grande gueule en clamant haut et fort qu'il allait s'occuper de la frégate tout seul... mais il s'imaginait quand-même que d'autres hommes allaient partir à l'abordage. C'est maintenant qu'il se rend compte que tenir le siège sur le Black Sails était l'idée la plus sensée. Des cris un peu plus loin lui font tourner la tête et il croit percevoir de l'agitation sur le brick... sortant sa longue-vue comme s'il était tranquillement à la vigie du Black Sails et non en train de se faire canarder en haut d'une voile, il regarde au niveau du pont et y discerne Morgan en train de se battre seul contre tout l'équipage corsaire, se faisant parfois transpercer, ce qui lui en effleure une sans faire trembler l'autre.

- Copieur, marmonne-t-il dans sa barbe, … et tricheur.

En relevant la tête pour ranger sa loupe, quelque chose attire brusquement son regard... il braque son instrument en direction d'un discret point à l'horizon pour voir se dessiner au large un autre brick... s'il pouvait venir ici ce serait parfait... à condition que ce ne soit pas un troisième ennemi. Le quartier-maître s'efforce de lire le nom du navire ou de voir sa figure de proue, ses occupants, jusqu'à ce que du plomb vienne réduire son outil de navigation en miettes, bientôt surpris par une autre salve qui traverse sa botte droite et son pied par la même occasion, le surprenant tellement qu'il lâche la longue-vue qui vient s'écraser sur le crâne d'un malheureux. Bien fait.

Il tire ses pistolets de sa ceinture et se met à faire feu dans la foule en contrebas sans grand succès, il finit par bêtement lancer ses armes pour espérer au moins blesser quelqu'un. À la recherche d'un quelconque autre projectile, il porte sa main à sa ceinture et après avoir fait l'inventaire de ses poches il y retrouve  un petit tonneau et sa flasque de liqueur...  Et puis soudain une idée lui vient. Il vide la flasque d'un trait.

Un instant plus tard, les hommes au pied du mât voient s'approcher un objet non-identifié et ils s'en écartent quelque peu, méfiants... la masse informe s'écrase à leur pied dans un bruit plutôt étouffé, visiblement ils ont sous les yeux quelque chose d'empaqueté dans les restes du manteau du pirate. Un courageux volontaire s'approche du paquet et en sort un tonnelet, probablement une réserve de poudre que le ruffian voulait convertir en bombe.

- Ahah regardez-moi ce génie ! Le manteau et la chute ont éteint la mèche !

Adepte de l'ironie, le marine ouvre le récipient pour recharger son arme avec les réserves du bandit... et déglutit. Profondément fichée dans la poudre remplissant aux deux-tiers le tonneau, se trouve une flasque au fond de laquelle on a glissé un peu de la matière explosive... et une mèche qui termine de brûler.

Une détonation retentit, saluant la déflagration causée par l'explosion du petit baril qui s'accompagne de hurlements et de giclées de sang. Le marin éméché pouffe bêtement en haut de son perchoir, l'enlaçant pour ne pas en tomber à cause de ses éclats de rire quand il est interrompu par un craquement lugubre et un léger vacillement .

- ... Oh oh …

Ce qu'Adam n'avait pas pris en compte, c'était l'épaisseur relativement maigre du mât qui a été endommagé par l'explosion. La charpente se met alors à se balancer sur son axe, entraînée par le poids de la voile qu'elle supporte... et finit par céder.

- Wowowoooooooh !

Après avoir tiré une mine ahurie comme s'il ne se rendait pas bien compte de ce qui est en train de se passer, le quartier-maître hurle par pur réflexe comme tout être humain quelque peu sensé lors d'une chute.  Alors que le sol se rapproche dangereusement, il attrape une corde pendant le long d'un autre pilier de bois et s'y laisse glisser. Atterrissant lourdement sur les fesses, observant une demi-seconde la cohue générale et les quelques hommes empêtrés dans la voile qui tentent de s'en extraire. Ses gants sont ruinés mais c'est autant de déchirures qui auraient pu être des cloques sur ses mains.

Conscient qu'il n'a pas vraiment le temps d'admirer le spectacle des soldats en déroute relative ou de s'émerveiller devant sa chance, le Second se rue en boitant vers la première porte qu'il croise. Déboulant dans la pièce, il n'a que le temps de voir un homme visiblement pas ou peu militaire quelque peu paniqué qui a le réflexe de tirer sur Adam, ou plutôt sur la chandelle derrière lui, avant de se faire trancher la gorge. Le quartier-maître renverse rapidement une table derrière laquelle il compte se barricader et regarde rapidement autour de lui, souriant en se rendant compte qu'il est entouré d'armes.

*
* *

Les soldats ont tôt fait de suivre la traînée de sang laissée par le fugitif pour trouver où il s'est terré. La petite troupe défonce la porte sans ménagement et tire sur la table. Le forcené n'en laisse dépasser que le haut de sa tête et deux pistolets une fois que les marines sont contraints de recharger, les forçant à se replier... et puis rien, si ce n'est le clic silencieux d'une arme qui ne tire pas. Fronçant les sourcils, Adam les jette nonchalamment de côté et en dégaine deux autres qu'il a glissées à sa ceinture, rebelote et ainsi de suite avec la demi-douzaine de semblables qu'il a rapidement prises sur les promontoires... Il se remet à couvert en voyant les hommes revenir à la charge et jure après un cri étouffé quand une balle traverse finalement l'épaisse couche de bois pour venir se ficher à un endroit quelconque de son dos, bientôt suivie par une seconde dans son épaule tandis que d'autres sifflent parfois très près de lui sans l'atteindre, causant dans le pire des cas une éraflure sanguinolente ou une brûlure. Le ruffian arqua un sourcil en entendant les rires moqueurs de ses assaillants... pourquoi ? Il regarda à droite et à gauche avant de se rendre compte de son erreur se manifestant par un écriteau indiquant qu'il se trouve dans la remise où l'on répare les armes à feu.

Ceci explique cela.

- Oh messieurs, je vous accorde que vous êtes en position pour vous moquer de moi... Commence le beau parleur sur un ton affable d'ivrogne, se redressant en levant les mains.  J'en déduis que le cadavre à vos pieds était l'homme en charge de votre artillerie ? Ah... quel brave homme... vraiment... Je suis prêt à parier qu'il était doué... tellement doué qu'il a eu le temps de réparer ça !

Silence, rien ne se passe.

- Pardonnez-moi, je gère mal mon timing, une sombre histoire de godetons.

Et soudain un bruit assourdissant parvient aux oreilles de l'assemblée qui n'a pas le temps de sursauter avant d'être impitoyablement pulvérisée à l'instar de la table derrière laquelle Adam avait allumé la mèche d'un canon avant de se lever. Tombant sur les genoux, avachi sur l'artillerie lourde encore chaude et brûlante, Adam toussote un peu de sang, il sourit ironiquement.

- Aaaah et dire que je suis trop bourré pour compter combien j'en ai tué d'un coup...

Il rit, quelque peu hébété par l'alcool qui quitte son corps en même temps que l'hémoglobine qui le contient. Les blessures ne sont, pour le moment, pas fatales mais bien handicapantes... peut-il seulement encore marcher convenablement ?

Un craquement funèbre interrompt son rire sans pour autant le départir de son sourire. Un grand type baraqué vient d'encombrer l'encadrement de la porte, se faisant menaçant. Adam ôte la main de sa blessure au flanc en train de tâcher d'écarlate son vêtement blanc et s'appuie alors sur le canon pour se relever, fébrile.

- Cuistot, réparateur, navigateur, laveur de latrines ou catin mal rasée ?

Le type reste silencieux et froid avant d'arriver au niveau du Second et de lui décocher un direct du droit dans le menton. C'est presque par miracle que le pirate parvient à rester sur ses deux jambes pour répliquer en chancelant mais ses coups sont évités la plupart du temps. Dans un instant de vigueur, il parvient à envoyer son poing sur la joue gauche du marin, le faisant quelque peu vaciller, mais il a tôt fait de le frapper à l'estomac, non loin de sa blessure. Adam se plie en deux, saisissant ses côtes, avant que le butor ne lui fasse une clé de bras pour le plaquer violemment contre un établi sur lequel sa tête est écrasée à quelques reprises. Dans un éclair de lucidité il saisit sa dague pour la planter dans la cuisse de son tortionnaire qui hurle en reculant. Se redressant vivement, la tête du quartier-maître vient percuter le menton de son adversaire qui manque de trébucher jusqu'à ce qu'un coup de pied dans les tibias ne le fasse choir pour de bon. Du sang perlant de son arcade gauche, le bandit défait la ceinture qui barre sa poitrine avant de se mettre à califourchon sur son ennemi, s'écroulant presque sur lui. Il entame de l'étrangler à l'aide de la lanière de cuir, serrant les dents quand l'homme envisage de faire de même en empoignant fermement son cou.









Black Sails at Midnight


La dispute factice entre le Capitaine du navire pirate et son Second et meilleur ami se poursuit de plus belle, renvoyant piques acérées et réparties cinglantes. Les deux hommes se balancent leurs quatre vérités à la figure comme il l'ont déjà fait plusieurs fois en d'autres occasions, sans nul doute plus sérieuses mais aussi bien moins agréables. Quoique même pour cette feinte qui ne s'avère être rien d'autre qu'une vulgaire comédie, une bête réplique d'autres disputes un peu comme s'ils avaient répété un texte, Morgan reconnaît intérieurement que chacune des remarques de son presque frère le touche, un peu comme s'ils étaient vraiment en train de se prendre la tête, alors qu'il est évident que ce spectacle monté de toute pièce n'est qu'un moyen comme un autre de détourner l'attention des envahisseurs du Black Sails. Le Capitaine maudit étire un sourire amer et malsain en réponse aux lourdes provocations d'Adam et il se rapproche tout près de lui pour l'attraper par le col, leur front collé l'un contre l'autre.

- Comme si JE pouvais avoir ce genre de pensées alors que t'es encore plus rond qu'un tonneau ! Je te signale que de nous deux c'est à TOI que la situation aurait pu profiter le plus ! Se défend-il en mimant un va-et-vient du bassin, sourire provocateur à l'appui. Dans ce cas je me demande ce qui te retiens encore parmi nous ?!

Plus les répliques s'enchaînent et plus Morgan se sent mal à l'aise, la fausse dispute aurait presque l'air de prendre des proportions plus poussées qu'ils ne l'auraient voulu, il faut croire que leur entêtement à l'un comme à l'autre les pousse à ne pas vouloir laisser le dernier mot. Mais bien conscient qu'il en faudrait probablement peu pour que la situation se termine plus mal que bien, Morgan prend finalement la décision de ravaler sa fierté en palabre et profite de la dernière réplique d'Adam pour tirer son sabre de sa ceinture et entamer un duel contre son Quartier-maître. Le combat est parfaitement silencieux, troublé uniquement par le choc des lames et le sifflement de l'air. Les hommes du Black Sails laissent planer un silence presque religieux tandis que les Capitaines marine et corsaire s'envisagent avec un air satisfait comme s'ils avaient parfaitement planifié cette étrange situation et que tout se déroulait comme prévu.

Les coups lancés à chacun peuvent sembler d'une certaine violence, les deux adversaires acharnés ne se laissent pas surplomber jusqu'à ce que Morgan ne vienne entailler par mégarde la joue droite de son meilleur ami... enfin... c'est de sa faute aussi, pourquoi il a pas esquivé ? Heureusement que le ruffian a ralenti son estoc sinon le cadet se serait certainement retrouvé avec un bout de visage en moins. Il a presque oublié qu'Adam est encore en proie aux terribles sensations laissées par l'alcool, mais ce n'est pas pour autant que le Second se dégonfle, bien au contraire, il reprend l'assaut avec hargne. Pourtant les deux pirates ont compris que leur spectacle touche à sa fin, la méfiance de tout un chacun s'est complètement endormie et alors qu'ils feintent leurs derniers coups, ce sont les leaders des ennemis qui se trouvent pris pour cible et dont les âmes sont envoyées à ce cher Davy Jones sans plus attendre.

Le combat pour la survie débute alors et les pirates se lancent à l'unisson contre leurs occupants qui ne trouvent tout d'abord rien à répliquer à leur première attaque, l'effet de surprise a de toute évidence bien fonctionné. Mais malheureusement les renforts arrivent rapidement et le Black Sails se trouve transformé en champ de bataille flottant. Les pirates encore ivres pour la plupart se défendent tant bien que mal contre leurs assaillants, la Marine est nombreuse et les corsaires sont... sobres...  et les deux réunis sont suffisamment tenaces et obstinés pour représenter une réelle menace pour l'équipage du Capitaine maudit.

Celui-ci a d'ailleurs laissé ses hommes pour un temps afin de s'occuper des corsaires encore présents sur le brick à l'instar d'Adam qui lui est parti tout à fait inconsciemment affronter les marines tout seul. S'il le retrouve en vie, il jure de lui faire sévèrement remarquer l'étendue de sa connerie... et Morgan a bien l'intention de ne pas perdre son bras-droit et presque frère aujourd'hui. Abordant le plus petit des deux navires ennemis, le Capitaine ne tarde pas à se faire rire au nez avant de se lancer dans un éblouissant carnage. Ses aptitudes au combat ont eu tout le temps de se perfectionner en plus de l'absence totale de crainte de mourir puisqu'il est biologiquement parlant déjà mort. Mais ça les corsaires ne le savent pas, enfin, il ne le savent pas encore puisqu'à force de planter, trancher et tirer sans que rien ne se passe, les hommes finissent rapidement par comprendre qu'ils ont affaire à quelque chose qui les dépasse totalement. En outre, Morgan n'aura aucun mal à se défaire de cet équipage tout seul puisqu'il n'a personne à défendre et qu'il sait que peu importe le nombre de coup qu'il encaissera il restera debout et continuera à se battre... enfin... sauf si un malandrin trouve judicieux de le délester d'une jambe ou d'un bras... ou pire encore. Mais heureusement aucun des agresseurs agressés ne semblent avoir cette idée -pour le moment- et Morgan, bien que ralenti par les nombreux adversaires qu'il doit affronter en même temps ne se prive pas de découper des têtes, transpercer des poitrails et agresser de violents coups de feu, boites crâniennes et estomacs en tout genre.

- Dommage que votre Capitaine ait été aussi mauvais que vous l'êtes... et dommage que mes hommes soient complètement beurrés à l'heure actuelle, je suis sûr qu'ils auraient adoré vous foutre une branlée monumentale tant vous êtes pitoyables ! Ricane Morgan en étirant un sourire décharné.

S'il est de temps en temps préoccupé par la même question qui l'empêche de réfléchir, à savoir "Est-ce qu'Adam va bien ?", le pirate n'a malheureusement aucune occasion de pouvoir l'apercevoir sur la frégate, son champ de vision étant bien trop bas par rapport au navire imposant. Mais Morgan sait qu'il ne doit pas non plus perdre de temps et une fois débarrassé du dernier corsaire, il ne prend même pas le temps de respirer -il n'en a de toute façon pas besoin- et prend la direction de son propre navire, non sans une dernière réplique moqueuse à l'attention des cadavres qui recouvrent le pont du brick.

Sur le Black Sails, la situation est de plus en plus critique, si de nombreuses carcasses de marines et autres jonchent le sol, le Capitaine des forbans n'a aucun mal à reconnaître ceux de certains de ses hommes. Son regard se pare d'une ombre et il grimace avant de se souvenir qu'il n'a pas le temps de regretter ses camarades tombés au combat. Quelques assaillants viennent encore le provoquer en lançant un désespérant et désespéré coup de lame droit en direction du crâne de Morgan qui retient les assauts de son propre sabre encore dégoulinant de sang. Il ne s'amuse plus. Cette bataille doit s'arrêter avant qu'il ne reste plus un seul homme du Black Sails encore en vie. Profitant de se trouver là pour réduire un peu le nombre d'ennemis à grands coups de sabre bien placés, il parvient à sauver deux de ses hommes de justesse en envoyant son sabre transpercer la tête d'un marine prêt à utiliser son mousquet et en encaissant de plein fouet le coup d'épée d'un autre officier en uniforme. Il se débarrasse de son agresseur en lui donnant un violent coup de tête dans le nez, retire la lame de son pectoral, récupère le pistolet du marine et repart comme il est venu avec la ferme intention d'emprunter le pont de fortune qui rejoint le Black Sails et la frégate, ne s'attardant même pas sur ses hommes qui le toisent avec un air ahuri. Ils s'en remettront.

C'est sans trop de difficultés que Morgan atteint le pont du navire marine à peu près en même temps que l'aube orangée vient envahir le ciel de ses belles couleurs flamboyantes. Disparaît avec elle la lueur argentée de la lune qui, n'ayant plus le loisir d'arroser le Capitaine maudit de ses rayons, lui permet ainsi de reprendre une apparence humaine, quoi qu'un brin terrifiante lorsqu'on note la quantité massive de sang qui recouvre son visage, les perforations de sa poitrine dues aux balles ou encore les multiples lacérations de sa chemise dont les lambeaux ont au moins le mérite de dissimuler un peu le reste des plaies qui ne saignent pas et ne tarderont de toute façon pas à disparaître.

La frégate est loin d'être vidée de ses hommes et pourtant un bon nombre de cadavres jonchent le plancher, certains ont la gorge complètement ouverte, recouverte d'une épaisse couche de sang coagulé, d'autres ont les entrailles lacérées, d'autres encore sont criblés de balles et enfin d'autres sont... tout simplement réduits en une sorte de masse informe de chair et d'organes en bouillie... de toute évidence quelque chose leur a explosé à la tronche... Sacré Adam, s'il est l'auteur de tous ces massacres, alors être bourré lui réussit plutôt bien, lui qui d'habitude rechigne tant à faire couler le sang. Mais Morgan n'a pas vraiment le loisir d'admirer la scène macabre, il n'est évidement pas passé inaperçu au milieu de tous ces uniformes et ne tarde pas à se faire aborder par plusieurs marines en même temps. Le premier se fait trancher sans sommation tandis que le deuxième croise le fer avec le Capitaine des pirates. Il est suffisamment habile pour enchaîner quelques passes, et parvient même à déchirer un peu plus la chemise du forban, mais c'est sans compter sur l'inventivité de Morgan qui a fait en sorte de faire reculer son adversaire afin qu'il se prenne les pieds dans les bouts et les lambeaux de voile et de mât détruit, le faisant ainsi trébucher et profitant de l'occasion pour lui lacérer la gorge. De nouveaux ennemis débarquent à leur tour et le Capitaine maudit doit croiser le fer avec trois autres marines, il hésite un instant à se servir du mousquet à sa ceinture, mais ignorant le nombre de balles restantes, il préfère le garder pour plus tard. Encaissant de ça de là quelques estocs bien placés et coups de feu qu'il évite tout de même majoritairement, Morgan se retrouve rapidement encerclé, pris au piège comme un animal. Il tourne sur lui-même, toisant de ses iris émeraudes chacun de ses adversaires avant de soudainement se planter sur ses bottes et de hurler en pointant le bastingage.

- Oh bah MERDE alors ! C'est quoi ça ?! Les marines se lancent quelques regards intrigués mais rien qui ne les pousse à suivre la direction que pointe le pirate. Nan mais sérieusement ! Y a quelque chose là-bas ! Pas un geste des hommes qui esquissent même un petit ricanement moqueur en comprenant que la feinte du pirate a complètement échouée. Bon bah tant pis pour vous.

Il se jette vivement au sol, plaquant ses bras sur sa tête comme pour se protéger de quelque chose de dangereux lorsqu'une formidable explosion retentit pour balayer les hommes qui encerclaient le forban. Morgan se redresse couvert d'échardes, de bois, de sciure mais aussi de sang et... oh on dirait bien un bras là ? Le Capitaine se redresse en hâte pour constater qu'il s'agissait probablement d'un boulet de canon. Un regard en direction de l'horizon lui permet de constater que la silhouette qu'il avait aperçue un peu plus tôt à l'horizon est en train de se dessiner sous la forme d'un navire. Il est presque éberlué de réaliser que les canons du troisième brick ont une portée aussi phénoménale, mais il ne va pas s'en plaindre et repart aussitôt à la recherche de son Quartier-maître dont il n'a pas eu l'occasion d'apercevoir une simple mèche de cheveux depuis qu'il a débarqué sur la frégate.

Un autre coup de canon, mais cette fois-ci provenant de l'intérieur-même du navire, attire l'attention de Morgan qui n'a plus d'autres solutions que de se diriger dans cette direction. Son chemin est barré par de nouveaux ennemis qu'il massacre sans même y prêter la moindre attention et lorsqu'il parvient jusqu'à la porte défoncée d'où provenait l'explosion, il est à peine surpris d'y trouver Adam, visiblement dans un sale état, en tête-à-tête houleux avec un homme d'au moins deux fois et demi sa carrure. Alors que le marine est en train de chercher à étrangler son presque frère à califourchon sur lui, Morgan se saisit de son mousquet à sa ceinture et tire ni plus ni moins en plein milieu du front de l'agresseur de son meilleur ami qui relâche aussitôt sa prise sur son cou, raide mort. Ouf... il restait au moins une balle !

- J'espère que je ne vous ai pas interrompus au meilleur moment mais tu sais à quel point je peux être jaloux... il n'y a que moi qui ai le droit de me retrouver dans ce genre de position avec toi !

Le sourire moqueur et narquois du Capitaine maudit a tout pour se montrer désagréable et incroyablement prétentieux, mais le forban ne s'en cache pas et tend la main à Adam pour l'aider à se redresser, faisant en sorte de le maintenir au mieux en constatant les blessures qui recouvrent son corps mutilé.

- T'es vraiment encore plus con que je l'imaginais ! Gronde Morgan en essayant de se montrer sévère. La prochaine fois qu'une idée pourrie dans ce genre te passe par la tête rappelle-moi de t'attacher au mât du navire pour t'empêcher d'aller te suicider ! Un tic nerveux fait osciller la commissure de ses lèvres, partagé entre une moue contrariée et un sourire affable, il est tellement heureux qu'Adam soit vivant. Tu vas arriver à marcher ? Demande-t-il en lorgnant la sale plaie qui couvre le flanc de son ami et qui a en grande partie teinté sa chemise de rouge brun.

De toute façon, il ne va pas avoir vraiment le choix. Le Capitaine maudit lui tend le mousquet qu'il a utilisé pour tuer son agresseur et tire à nouveau son sabre pour s'approcher de l'encolure de la porte et observer un peu partout aux alentours. Quelques rares coups de canons secouent encore de temps à autre la frégate ce qui commence à faire réfléchir Morgan au sujet d'un potentiel allié qui serait venu leur prêter main forte... ou alors il s'agit d'un troisième ennemi venu profiter de la faiblesse de tous pour s'enrichir et profiter d'un butin plus que facile. Le forban préfère ne pas trop espérer d'autant plus que la situation pourrait rapidement dégénérer un peu plus. Surtout que maintenant il va falloir éviter de se prendre un boulet perdu. Le plus sage serait encore de se barricader dans l'armurerie, mais Morgan ne peut se résigner à la reddition, surtout si ça doit coûter la vie à tous ses hommes. Il esquisse un bref signe de la tête à Adam pour lui faire comprendre qu'ils vont avancer et quitte leur cachette de fortune pour se mêler à nouveau à la cohue. Les marines sont à leur recherche, il suffit de les entendre hurler pour le savoir, mais Morgan a pris l'habitude de se faufiler dans l'ombre avec le temps et parvient à esquiver une bonne partie de leurs assaillants pour retourner sur le Black Sails avec une certaine discrétion. De toute façon, se battre dans ces conditions serait loin d'être évident, il préfère encore assurer la sécurité de son Second plutôt que de continuer à tuer. Seulement voilà, les hommes des deux pirates ne sont plus qu'une petite poignée à survivre encore aux assauts des derniers ennemis, et malheureusement, il semblerait qu'Adam et Morgan ne soient pas passés suffisamment inaperçus puisqu'ils se retrouvent à nouveau agressés par les envahisseurs. Morgan n'a d'autre choix que de parer le coup destiné à son comparse, visiblement les ennemis ont fini par comprendre que blesser le Capitaine est inutile, mais celui-ci est bien décidé à ne pas laisser Adam entre les mains des marines et plante brutalement son sabre dans l'estomac de l'homme qui s'écroule sous leurs yeux.

- Bordel, ça va jamais s'arrêter ! Peste le forban alors que la frégate est secouée par une nouvelle explosion.









Black Sails at Midnight

Pris au piège dans cette réserve de la frégate, Adam se rend compte qu'il a perdu toute notion du temps. Depuis quand la bataille contre les deux bateaux a commencée ? Depuis quand fait-il l'abruti dans ce navire militaire, tuant à lui seul quelques dizaines de soldats ? Quel exploit, dommage qu'il n'y aura probablement plus personne pour en parler... Non ! Il ne peut pas se le permettre ! Où est passé son bon sens ? Foutu rhum. Comme s'il pouvait laisser Morgan seul à son immortalité, l'abandonner... si tôt. Même pas en rêve. Ce sont ces pensées mêlées à une douleur aiguë qui redonnent de la vigueur au Second qui reprend peu à peu ses esprits alors qu'on lui fracasse la tête contre un établi. Il parvient à blesser et éloigner son tortionnaire pour ensuite le faire choir, haletant comme après une longue course. Bordel... il ne se rappelle même plus la fin de sa fausse dispute avec son meilleur ami, peut-être qu'il n'y a pas répondu, qu'il n'en avait pas envie... ou tout simplement qu'il ne veut pas se rappeler. Son regard se perd vaguement sur son ennemi étalé au sol qui doit encore avoir quelques étoiles dans les yeux. Est-ce que ça en vaut vraiment la peine ? Il se rappelle soudainement qu'avant qu'il ne tire son propre coup de canon, il en a entendu un premier qui a fait trembler le navire... et est-ce que dans la cohue il aurait entendu Morgan ? Hallucination ou pas, invention de son imagination ou de sa mémoire, il doit s'accrocher à ça. Morgan, encore et toujours... c'est presque maladif. Il n'oublie pas non plus tous les hommes qui sont peut-être morts en ce moment... les choses auraient-elles été différentes sans son plan ?

Pas de temps pour les regrets, sa vision se refait nette et il fixe le marine qui s'apprête tout doucement à se relever. Il est clairement plus fort que lui, en dépit de la taille respectable d'Adam, surtout dans son état... Ce n'est pas sa force qui fera gagner le Quartier-maître. Il finit par s'asseoir lourdement sur le ventre du soldat avant qu'il ne se redresse, expulsant tout l'air dans ses poumons, et entoure sa ceinture autour de son cou pour l'étrangler. Malheureusement, l'homme a pu profiter de l'instant de manœuvre de son adversaire pour soulever sa poitrine en dépit du poids d'Adam et prendre une inspiration juste avant que le cuir n'enlace sa gorge. Pris dans l'action et mu par un réflexe de survie, le militaire entoure ses fortes mains autour du cou du pirate pour l'étrangler en retour.  Il n'y a plus qu'à prier pour avoir de meilleurs poumons que lui...

On pourrait presque croire que rien ne se passe dans cette pièce remplie d'armes cassées, la frégate tangue sous les coups de boulets de canons, des cris résonnent de toutes parts, mais les seuls sons qui s'échappent de la cabine à la porte en miettes sont des bruits gutturaux d'un combat muet et statique. Le Quartier-maître fixe le visage de son agresseur... quelle vision horrible : des traits qui se tordent, une bouche crispée, une gorge qui appelle désespéramment de l'air sous sa ceinture. Les yeux de l'homme sont exorbités, injectés de sang, exprimant une rage pure. Sa peau prend peu à peu une teinte violacée, mêlant le bleu dû à l'absence d'air et le rouge du sang qui stagne car il ne circule plus... Mais Adam a conscience qu'il n'est guère plus beau à voir, tremblant, couvert de sang, les cheveux trempés d'hémoglobine et de sueur qui lui collent à la peu, s'emmêlant grossièrement sur son front. Sans lâcher prise, il finit par se cambrer en arrière, le visage vers le plafond, comme si augmenter de quelques centimètres l'altitude de son nez et de sa bouche allait lui permettre d'attraper l'air que sa poitrine réclame tant, déformant ses lèvres entrouvertes et vacillantes. La salive produite à l'intérieur de ses joues s'amasse contre le fond de sa gorge et le peu d'air qu'il parvient à capter avec ses narines ne sert qu'à l'expulser sous peine de se noyer avec, provoquant de répugnants bruits de déglutition alors que de l'écume se forme dans la commissure de ses lèvres et que deux filets de baves viennent cascader le long de son cou.

Et puis soudain une détonation, la pression qui se relâche d'un coup. Adam se penche en avant comme si on venait de couper ses fils et il respire à grands coups, rauquement, l'air frottant presque douloureusement à l’intérieur de sa gorge, sa main se plaquant contre sa poitrine comme pour s'assurer qu'elle se soulève et s'abaisse bien comme il faut. La bouche ouverte, comme effrayé à l'idée que l'air ne puisse plus y rentrer s'il avait le malheur de la fermer, il fixe intensément, les yeux ronds, l'homme défiguré dont le front a été transpercé d'une balle. Le Second porte instinctivement la main à son visage pour voir si du sang y a giclé avant de se rappeler que son visage en est déjà baigné. Ce n'est qu'après ça qu'il tourne la tête en direction de la source du coup de feu et aperçoit Morgan souriant et railleur.

- T'en fais pas, soupire-t-il, encore essoufflé, tout en passant un poing sur ses joues pour essuyer la salive qui s'est échappée de ses lèvres. J'ai plus assez de sang pour bander.

Pas de moquerie dans sa voix, d'amusement, la situation est trop sérieuse pour ça. Il est à la fois soulagé et particulièrement fatigué. Il observe un moment son ami qui a retrouvé des traits humains, bien qu'effrayant de par le sang qui le macule et ses vêtements en lambeaux. Il doit être relativement dans le même état. Alors comme ça le jour se lève... Il saisit la main qu'on lui tend et s'affaisse plus qu'il ne se cale contre son frère d'armes, passant un bras sur ses épaules pour tenir debout en dépit de ses jambes affaiblies, soutenu par la taille. Courbé en avant, le dos voûté , il sourit faiblement aux remontrances de Morgan, s'accrochant encore un moment à la main qui l'a aidé à se relever, les yeux mi-clos, la voix basse et éraillée, quelque peu lente.

- Me fais pas rire, je risque de pas y survivre. Et pourtant, un rire jaune qui se transforme bientôt en toux lui échappe quand son meilleur ami lui demande s'il peut marcher. Si t'es pas trop pressé !

Il lâche finalement ses doigts pour le laisser tirer son épée et saisit de son autre main le mousquet qui lui est tendu. Il prend un instant pour vérifier ce qu'il peut en faire.

- Une balle... je t'ai pas déjà dit que je me suiciderai pas tant que tu seras de ce monde ?

Il essaye de détendre l'atmosphère, c'est nerveux devant un tel carnage, mais il n'en mène pas large...  Un regard à l'homme qui a failli avoir sa peau lui rappelle qu'il a laissé sa dague plantée dans sa cuisse. Bah, qu'importe, c'est pas comme si elle allait lui être utile en l'état des choses... une chance que ce salopard n'ait pas eu la bonne idée de la sortir de sa jambe pour s'en servir contre lui... la précipitation du moment, un peu comme lui qui n'y a pas pensé la moindre seconde.

Lorsque Morgan franchit le seuil de la réserve, son Second frissonne et grimace en sentant la brise du petit matin caresser sa peau et lécher ses plaies. La chair à vif, soulagé de son manteau et de sa ceinture, ses habits déchirés, le criminel se retrouve particulièrement sensible au froid ambiant.  Les cris et les canons qui sonnent lui agressent particulièrement les tympans alors qu'un violent mal de tête s'empare de lui. Tout le sang qu'il a perdu aurait pu rendre plus pur le concentré d'alcool présent dans son corps, on dirait plutôt qu'il a choisi d'évacuer toute substance intruse de sa carcasse. Plus d'euphorie, de désinvolture, le Quartier-maître a retrouvé sa gravité et une part de son sérieux en même temps que la souffrance que la boisson a cessé d'étouffer. Il tourne la tête vers l'étendue d'eau où le soleil se lève et observe un brick en train de se rapprocher et de mitrailler sans merci la frégate. Le bateau qu'il a aperçu a donc choisi de leur venir en aide... au moins pour le moment.

Une chance que le capitaine maudit sache se faire discret en dépit du grabuge qu'ils ont causé et du poids mort qu'il représente. Ils se rapprochent le plus possible du bastingage, cherchant à rejoindre un pont de fortune pour retourner sur leur cher bateau...  Adam manque de tomber à quelques reprises alors que la frégate ne cesse d'être pilonnée par le flanc mais il s'accroche tant que possible à Morgan qui le soutient encore et toujours. Mais tout ça ne sera pas si facile, deux pirates couverts de sang ne passent pas inaperçus sur un bateau rempli d'hommes en uniforme. Fermant un œil à cause de la douleur que cause son geste, le Second lève un bras tremblant pour montrer à son capitaine et ami un marine en train de les charger, épée à la main. Adam, impuissant, ne peut rien faire de plus qu'assister au bref échange de son ami et du soldat qui finit par mourir, éventré par le ruffian.

Le blessé jette un œil au brick corsaire qui n'est désormais plus qu'un bateau fantôme... son regard coulisse ensuite sur le Black Sails au pont jonché de cadavres de toutes provenances.... il se mord la lèvre inférieure, combien de pirates ont perdu la vie ? A-t-il bien fait de monter sur cette frégate, a-t-il vraiment empêché des marines de débarquer sur leur maison ou bien aurait-il dû rester et empêcher certains de ses hommes de mourir ? Inutile de répondre, il est trop tard. Il tourne ses iris vers l'invité surprise en train de malmener la frégate, causant la panique sur son pont, les marines se jetant sur leurs canons pour répliquer tardivement, cessant d'aborder le bateau hissant le Jolly Roger, ses occupants de toute façon déjà en infériorité numérique. Il donne un petit coup de tête à Morgan pour attirer son attention et lui sourit mollement.

- On leur a assez mâché le boulot, ils devraient pouvoir s'en occuper... on a des hommes à secourir.

Il coule une nouvelle fois son attention vers le Black Sails... il ne doit pas rester plus de dix hommes en vie et c'est déjà un exploit. Il déglutit, d'autres ne seront plus de ce monde avant qu'ils n'arrivent et une partie des survivants perdra aussi la vie le temps qu'ils parviennent à reprendre le dessus. S'ils y parviennent.

- Morgan... Il a une boule dans la gorge. Je sais que tu me laisseras pas ici, sinon tu serais même pas monté sur ce foutu bateau. À vrai dire le plus étonnant c'est encore que tu sois allé faire un tour sur ce brick au lieu de me suivre dans la foulée !

Il ricane et s'étouffe une nouvelle fois. Il a, et a toujours eu, conscience de ses privilèges. Si ça n'avait pas été lui, Adam est sûr et certain que son meilleur ami aurait laissé le malheureux à son triste sort. C'était clairement une acte valeureux mais suicidaire. Sa propre survie est un nouveau miracle dans cette bataille navale, sa chance faisant naître en lui un sentiment d'injustice et de culpabilité.

- Mais pas besoin de me ménager, on a déjà dit que je suis pas une princesse... si tu peux, hisse-moi juste sur ton dos et rejoins le Black Sails aussi vite que possible, refourgue le bébé à quelqu'un d'autre et bats-toi.

Il tremble un peu, luttant contre ses paupières lourdes et soufflant comme pour évacuer son angoisse et ses remords. Il n'a jamais été le plus fraternel des membres d'équipage, ayant toujours eu une affinité particulière avec le Capitaine, il aurait même des raisons d'en vouloir à certains s'il était rancunier, mais il a tout de même un lien avec ces hommes, il a passé des années avec eux, a travaillé avec eux, s'est battu avec eux, a parlé avec eux, chanté avec eux... et il leur fait l'insulte de ne pas mourir avec eux.

- Sauve-les.









Black Sails at Midnight


L’humour a toujours été un moyen comme un autre de dissimuler la souffrance et la tristesse, mais de toute évidence, la situation ne permet plus de se montrer railleur. Même lorsque Morgan intervient de justesse pour sauver son meilleur ami et Quartier-maître des mains enserrées autour de son cou, s'accordant le luxe d'une boutade déplacée, la réponse faible et éraillée d'Adam fait rapidement comprendre au pirate que l'heure n'est plus à la plaisanterie. De toute façon, si le Capitaine maudit est du genre à s'amuser facilement d'un abordage ou d'un pillage, il réagit toujours comme un enfant : ce n'est drôle que quand il gagne. Et pour l'heure, l'équipage du Black Sails est loin, très loin de la victoire. Malgré l'élimination de l'équipage corsaire, les forbans sont en sous-nombre face aux marines qui continuent de se battre sur le pont du brick restant. L'introduction d'un troisième navire vient heureusement faire lentement pencher la balance, mais rien qui ne permette d'affirmer que l'équipage d'Adam et Morgan pourra s'en sortir. 

Alors qu'il aide son presque frère à tenir debout en le maintenant par la taille, le Capitaine observe le pont de la frégate avec appréhension, il va falloir traverser le bateau rempli d'hommes en uniforme, qui de surcroît, débarquent en masse pour riposter à l'attaque du troisième bâtiment venu de nulle part. Si leur attention semble totalement captée par ce nouvel intrus, ont peut encore entendre quelques marines ordonner de retrouver les deux pirates qui doivent probablement se cacher quelque part. C'est même plutôt étonnant qu'avec le bordel qu'ils ont foutu dans l'armurerie, personne n'ait encore accouru dans leur direction. Et bien, autant en profiter. Morgan s'assure que son ami pourra le suivre dans trop de mal, ce à quoi Adam répond de façon assez détournée pour inquiéter un peu plus son aîné qui ne parvient que difficilement à détacher ses yeux de la blessure la plus importante de son Second. Il décide donc de lui confier le mousquet qu'il avait ramassé sur un des hommes en uniforme et tire son sabre de son fourreau en observant attentivement dehors, cherchant le meilleur moment pour quitter l'armurerie et se faufiler dans le chaos extérieur pour retourner sur leur bien-aimé Black Sails. La remarque d'Adam concernant l'unique balle encore présente dans le pistolet n'amuse pas vraiment son supérieur hiérarchique qui détourne un regard grave à l'attention du Quartier-maître. Il  s'autorise tout de même à lui offrir son sourire le plus assuré.

- Une bonne cinquantaine de fois... mais je ne me lasse pas de te l'entendre répéter...

Un bref mouvement de tête et Morgan quitte enfin la cachette de fortune pour se faufiler entre les barils, les caisses et les cadavres présents sur le pont de la frégate. Il s'arrête de temps en temps lorsqu'Adam manque de perdre l'équilibre et le redresse en essayant de ne pas trop le brusquer afin de lui éviter un maximum la douleur. Les coups de canons fusent de part et d'autre du navire marine, secoué de la même façon que l'avait été le Black Sails quelques heures plus tôt. À chaque fois que la frégate est ébranlée de nouveaux soubresauts, le Capitaine se crispe sur place et se plante sur ses pieds pour s'empêcher de trébucher. Il parvient à éviter un maximum d'ennemis jusqu'à ce que la main tremblante d'Adam ne désigne un homme en train de les charger, l'épée au poing. Morgan pare vaillamment l'assaut en se cambrant légèrement en arrière, sans jamais lâcher sa prise sur Adam, son bras tremble afin de maintenir la lame hors de leur portée et lorsque le marine lève le bras pour lancer un nouveau coup, le Capitaine maudit profite de l'ouverture laissée afin de lui planter sa lame en pleine poitrine. Il agite un peu son sabre encore coincé dans le corps de leur agresseur afin d'élargir la plaie et retire le sabre alors que le marine s'écroule à leurs pieds.

Les deux pirates ne sont plus qu'à quelques mètres de la passerelle qui fait le lien entre la frégate et le Black Sails, et un nouveau coup de canon bien placé ébranle le navire qui tangue dangereusement. Morgan agite son bras libre pour garder l'équilibre et jure ouvertement en détournant le regard vers le navire qui se rapproche toujours plus du bâtiment marine. À présent ses voiles écrues sont pleinement visibles, tout comme sa figure de proue représentant une femme, les mains liées au niveau de la poitrine et les yeux bandés dont le bois est peint au niveau de ses joues pour représenter des larmes de sang. Le second Brick est d'une taille tout ce qu'il y a de plus banale, en fait, Morgan jurerait presque que son navire est plus imposant que celui de leur sauveur, en revanche s'il y a bien une chose avec laquelle il ne peut pas rivaliser c'est bien ses canons qui semblent aussi puissants et dévastateurs que précis et possédant une portée impressionnante. Un Capitaine qui met l'accent sur l'armement de son navire plutôt que sur sa stature est assurément quelqu'un de dangereux, mais ce coup-ci Morgan ne risque pas de s'en plaindre, le tout est d'espérer que celui-ci n'est pas venu en tant que nouvel ennemi. Le Capitaine se retrouve tiré de ses pensées par l'intervention d'Adam qui le ramène à la réalité en lui faisant comprendre qu'il vaudrait mieux profiter de la situation pour retourner aider les hommes. Le forban étire un sourire à la fois amusé et inquiet.

- La voix de la raison est de retour... Plaisante-t-il sur un ton presque amèrement désolé

Et il entreprend de se remettre en route, avançant prudemment, son regard se perdant à droite et à gauche pour observer la situation sur son propre navire. Le forban s'interrompt dans ses pas lorsque son Second et meilleur ami s'adresse à lui encore une fois, murmurant son nom d'une voix douloureusement éteinte. Morgan reste étonnamment sérieux, la nouvelle quinte de toux de son ami qui cherche à se rendre amusant lui faisant autant de peine qu'elle l'angoisse d'avantage sur ce que son cadet essaie de lui faire comprendre. Il plante son regard sur son Quartier-maître, clignant plusieurs fois des paupières alors qu'il écoute attentivement Adam lui faire un topo de la situation, lui expliquant qu'il doit aussi faire en sorte de sauver son équipage d'une mort certaine. 

L'idée de laisser Adam seul ne lui plaît pas vraiment. Même s'il devait aller secourir ses hommes il aurait préféré pouvoir garder son meilleur ami auprès de lui. Qui d'autre pourra mieux le protéger si tous ses hommes sont dans le même état que ce pauvre Adam ? Mais la requête du Second semble sortie du plus profond de sa conscience, comme s'il se sentait responsable en partie du massacre sur le Black Sails, comme si pouvoir en sauver quelques-uns rendrait son acte de folie en s'attaquant tout seul à la frégate au moins un peu utile. Morgan a très envie de remballer son presque frère en lui demandant de s'occuper de rester en vie plutôt que de s'en faire pour les autres, mais il ne peut nier que cet équipage qui le suit depuis si longtemps est cher à ses yeux. Ceux qui se trouvent ici étant les seuls hommes à ne pas l'avoir abandonné après avoir appris l'existence de sa malédiction. Le regard sombre et morne, il hésite un instant avant d'acquiescer d'un très discret signe de la tête, ses iris émeraudes s'illuminant d'une lueur vengeresse comme s'il venait soudainement de prendre conscience de l'étendue de la situation.

- D'accord... accroche-toi !

Il lance un rapide droite gauche pour s'assurer que personne n'est en train de les attaquer par surprise, s'accroupit pour hisser Adam sur son dos et traverse la passerelle qui relie les deux navires pour atterrir sur le pont du Black Sails où de nombreux marines sont encore en train de faire parler leur épée. Morgan pose frénétiquement son regard partout autour de lui à la recherche de ses hommes. À vue de nez il doit en rester moins d'une dizaine, mais s'il peut sauver au moins ça ce sera toujours une victoire. Le Capitaine est malheureusement coupé dans ses recherches par un nouvel assaillant, il a sans doute compris que dans la situation actuelle les deux hommes sont loin d'être en état de se défendre, mais c'était sans compter sur les aptitudes toutes particulières de Morgan qui esquive le coup de sabre dont la lame parvient tout de même à lui trancher le torse, réduisant un peu plus sa chemise en lambeau. Le regard ahuri du marine laisse au pirate tout le temps qu'il faut pour réagir et lui tranche la gorge avec une telle violence que l'homme se retrouve décapité d'un coup.

- Ça va tu tiens le coup ? Lance-t-il à l'attention d'Adam toujours sur ses épaules.

Morgan progresse entre les assaillants du Black Sails qui tombent impitoyablement sous sa main, il accorde à peine un regard aux hommes qu'il éventre, transperce, découpe en morceau se retrouvant aspergé de sang et essuyant de nombreux coup afin de protéger son meilleur ami. Le Capitaine traverse tout le pont principal et se retrouve non-loin du pont avant où il aperçoit l'un de ses hommes en train d'affronter deux soldats en même temps. Le forban ne tarde pas à lui venir en aide, transperçant le dos d'un des marines pour faire ressortir sa lame au niveau de son cœur. Le pirate à peine étonné sourit à ses supérieurs et achève son ennemi alors que Morgan se baisse pour permettre à Adam de descendre de son dos.

- Occupe-toi de lui Adrian, va te cacher dans ma cabine, dans la cale, même dans les chiottes si tu penses que c'est l'endroit le plus sûr, mais démerde-toi pour pas crever compris ?!

À peine a-t-il le temps de confier son Second à Adrian que le Capitaine maudit se retrouve soudainement assailli par un homme d'une stature bien plus imposante que la sienne, il le saisit par derrière en passant ses bras sous ses aisselles pour maintenir fermement ses bras et l'empêcher de se servir de son sabre. Il le tire violemment en arrière avec probablement l'idée de le faire passer par-dessus le bastingage et ainsi l'empêcher de protéger son équipage. Morgan a beau être immortel il ne possède pas une force surhumaine et peu importe combien il se débat et donne des coups de tête, le marine ne semble pas décidé à lâcher prise.

- ADAM ! Le flingue ! Hurle le forban en essayant du mieux que possible de résister à la force de son agresseur. Aujourd'hui de préférence !

En effet, le seul moyen auquel pense Morgan pour se défaire du marine c'est qu'Adam utilise sa dernière balle pour tirer à travers lui et éliminer le soldat dont le torse est plaqué contre son dos. Avec sa chemise à moitié déchirée, il ne lui sera pas trop difficile de viser et les pans larges du vêtement ne freineront pas la vitesse du projectile. Le Capitaine parvient à s'immobiliser et même à contrer la force brute du marine afin de gagner quelques centimètres en se rapprochant de son second ainsi que d'Adrian. Il continue à se débattre jusqu'à ce qu'un coup de feu retentisse enfin, faisant se stopper net les deux lutteurs. Morgan baisse les yeux pour jeter un coup d'œil au trou dans sa poitrine, juste en dessous de son pectoral gauche et détourne la tête vers son agresseur qui a cessé de le tirer pour venir finalement s'écrouler dans son dos. Le forban pousse un soupir, la respiration ample, comme s'il était essoufflé alors qu'il ne ressent aucune trace de fatigue. 

- Bon... je vais pouvoir y aller moi...  Il lance un sourire aux deux hommes. Restez en vie ! C'est un ordre ! Conclut Morgan en s'éloignant, armé de son épée pour s'attaquer au reste des marines.

Le Capitaine meurt d'envie de se retourner à chaque seconde pour vérifier que tout va bien pour Adrian et Adam, mais il doit leur faire confiance. Son presque frère est en de bonnes mains il ne doit pas s'inquiéter pour eux... pourtant c'est plus fort que lui. Ramassant une seconde épée qui traîne près des cadavres, Morgan se lance dans un nouveau carnage, éviscérant sans l'ombre d'une hésitation toute silhouette s'évertuant à porter l'uniforme de la marine. Les assaillants du Black Sails se ruent à plusieurs sur lui, mais le Capitaine n'est pas de ceux qui s'avouent vaincu. Il pivote sur lui-même, tranche dans de violents coups ascendants et horizontaux, plante sa lame qui vient parfois perforer deux ennemis en même temps. Alors qu'il évolue sur son propre navire transformé en cimetière marin, Morgan ne peut s'empêcher de sentir sa rage l'envahir devant les corps mutilés et parfois méconnaissables de ses hommes, ses assauts contre les marines deviennent de plus en plus sanguinaires et brutaux, ses coups sont destinés à faire souffrir, à faire couler le sang en abondance pour occasionner une mort lente et douloureuse. Il parvient à sauver deux autres de ses hommes en transperçant la trachée d'un marine et en découpant le haut du crâne d'un second.

- Allez retrouver Adam et Adrian et laissez-moi le reste !

Son visage couvert de sang et son regard démoniaque va jusqu'à terrifier ses propres hommes qui acquiescent d'un rapide oui de la tête avant de s'enfuir en boitant. Et Morgan ne s'arrête pas là, il n'a l'intention de s'arrêter que lorsque le dernier marine sur son bateau aura rendu l'âme. Un autre de ses hommes est au prise non-loin et le Capitaine brandit l'une de ses lames pour trancher la nuque de l'assaillant, hélas, le soldat a eu le temps d'en faire de même avec son compagnon qui s'écroule, accordant son dernier regard à son Capitaine qui hurle sa frustration et vient flanquer un magistral coup de pied en pleine tête du cadavre de l'assassin de son camarade. Ça sert à rien mais ça défoule. Au niveau du bastingage, Morgan reconnait Bobby entrain de se faire étrangler par un ennemi qui lui maintient le dos contre la rambarde de bois et essaye de le faire passer par-dessus bord, le forban accourt avant qu'il ne soit trop tard et s'apprête à lui trancher la gorge lorsqu'un coup de feu retentit, faisant éclater la cervelle du marine qui s'écroule sur le pauvre Bobby qui échappe un cri de terreur avant de repousser le cadavre pour reprendre sa respiration. Il lance un regard perplexe à son Capitaine qui reste hébété un instant avant d'observer une flopée d'hommes qui débarquent sur le Black Sails et éliminent ce qui reste des marines en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. En quelques minutes à peine le navire pirate se retrouve complètement débarrassé de ses agresseurs et un coup d'œil à la frégate dans un état pitoyable fait comprendre à Morgan que les soldats ne feront désormais plus de mal à personne. Il était tellement concentré sur la protection de son navire qu'il n'a même pas remarqué que l'équipage du troisième brick avait abordé la frégate et venait à présent de s'introduire sur son bâtiment. 

Au final il doit rester un peu moins de six hommes encore en vie parmi les pirates sans compter Adrian et Adam. Le Capitaine du Black Sails, les yeux écarquillés, vient se positionner devant Bobby avant de lever sa lame vers le possesseur du tromblon qui a ni plus ni moins désintégré le crâne du soldat. Un homme plutôt grand, revêtu d'une redingote rouge carmin et portant un foulard qui ne laisse entrevoir que ses yeux et un bout de l'arrête de son nez.  Le regard de Morgan est froid et menaçant, il se demande s'il va devoir continuer à se battre ou si cet homme est venu dans le but de lui porter secours. 

Mais qui voudrait porter secours à un pirate ?









Black Sails at Midnight

Les piques, la répartie qui fait rire, qui fait mouche, est un vieux réflexe entre les deux vieux amis, comme une ancienne cicatrice qu'on caresse nerveusement. Mais ils ne s'amusent plus pour un sou, ils sourient parce qu'ils l'ont toujours fait mais ils savent que beaucoup d'autres personnes seraient normalement en train de pleurer. Une chance qu'ils ne soient pas ces personnes. Le Second sourit faiblement à la réplique de son camarade avant de se lancer dans leur évasion. Il manque de tomber à de nombreuses reprises mais heureusement Morgan ne le lâcherait pour rien au monde. La bataille fait rage, l’enfer sur l’eau, c’est à se demander comment une frégate lourdement armée peut sembler aussi affolée devant un brick qui n’a presque plus que des cadavres comme habitants. C’est sans compter sur le dernier venu qui vient s’en prendre sauvagement à celle-ci… Un coup d’œil en sa direction montre à Adam combien il est redoutable… il ne paye pas de mine mais il semble assez armé pour jouer dans la même cour que les marines même en temps normal. En combat à la loyale, le Black Sails rivaliserait difficilement contre ce navire à la figure de proue qui pourrait représenter la justice torturée… Ils évoluent tant bien que mal au milieu du bateau en train d’être réduit en miettes, ils n’avancent pas impunément bien longtemps avant de se faire agresser par un fervent défenseur de la justice. Rien qui ne pose beaucoup de problèmes à Morgan qui s'en débarrasse prestement. C'est pourtant assez pour attirer l'attention... il faudrait déguerpir rapidement.

Mais le pirate maudit s’arrête soudainement pour fixer ce qu’ils espèrent tous deux être un sauveur inespéré, Adam perd ses yeux sur le Black Sails derrière eux, son pont baigné de sang et de chair… Il sent ses yeux le piquer et sa gorge se faire sèche avant de lancer à son meilleur ami qu’il serait temps de s’occuper de leur bateau. Il hoche doucement la tête avec un maigre sourire en entendant la remarque que lui adresse Morgan.

- T’en as trop besoin pour que je reste bourré…

Mais ils approchent trop lentement de la passerelle à son goût, le capitaine se fait trop délicat, précautionneux, et Adam ne supporte pas cette perte de temps et de vies à cause de sa petite personne. C’est grave qu’il s’adresse à son partenaire pour lui dire d’arrêter de le ménager et de se presser un peu, il a la tête basse, comme honteux. Un léger silence pesant plane entre les deux amis de toujours, le Second sait que ça ne plaît pas à son supérieur mais sa conscience ne lui permet pas de faire autrement. Il soupire de soulagement et resserre sa poigne sur l’épaule de son frère d’armes quand celui-ci acquiesce et tourne légèrement le visage pour voir son air sombre et vengeur. Ooooh, il n’aimerait pas être un marine à l’heure qu’il est…

Adam se hisse sur le dos de Morgan, tentant en vain de ne pas trop faire reposer son poids sur lui mais il peine à ne pas s'avachir purement et simplement sur son ami.

- T'inquiète pas pour ça... cours.

Un peu secoué, le Quartier-maître est tout de même satisfait de voir qu'ils rejoignent bien plus rapidement leur cher brick et regarde en même temps que son partenaire où se trouvent les survivants.  Voyant revenir deux pirates sur le pont, qui plus est handicapés par leur position, un nouveau soldat vient à leur rencontre. Mal lui en prend, le ruffian s'en débarrasse sans trop se fouler, tout au mieux Adam a vaguement la nausée quand ils esquivent, mais le Quartier-maître grimace toujours en voyant son presque frère être blessé, même s’il ne sent rien. Ou alors il a mal pour cette chemise qu’il a recousue tant de fois.

Le héros se retrouve décapité sobrement et Morgan continue sa route sans plus de cérémonies, prêt à s'adonner à un massacre sans conviction ni réflexion, s'inquiétant inévitablement pour son bras-droit.

- Ouais... Souffle-t-il. T'en fais pas, continue.

Les deux protagonistes traversent le pont, semant des cadavres derrière eux, le nombre de marines se réduisant peu à peu. Adam laisse tomber son visage entre la nuque et l'épaule de son meilleur ami, comme s'il sombrait dans un fantôme de sommeil... mais il a trop peur de glisser dans les bras de Thanatos et non de Morphée pour se laisser perdre conscience. C'est l'éclat de l'acier battant contre son semblable qui le ramène à la réalité, le son se rapprochant au même rythme  que les pas de Morgan. Peu de combats ont encore lieu, pas à l'épée en tout cas, c'est donc qu'ils approchent d'un survivant. Le Second lève les yeux et discerne, au loin, Adrian combattant deux soldats en même temps. Il ne part clairement pas gagnant mais ne semble pas non plus acculé. Mieux que ça, le vétéran semble même en bon état. Adam a toujours été impressionné par cet homme, déjà quand il était mousse. Enjoué, fort, sympathique, aussi honnête et franc qu'un pirate peut l'être, un modèle à ses yeux. C'est probablement ce qui l'a motivé, par la suite et avec l'accord de Morgan, à le nommer maître d'équipage peu après sa propre promotion au rang de quartier-maître. Certes, cette dernière était une sorte de lubie du capitaine, presque anecdotique, il n'avait jamais jugé utile d'avoir de Second, et encore moins un deuxième homme de main, jusqu'alors. Mais Adam songeait qu'Adrian aurait probablement plus mérité cette place que lui et si lui-même s'évertuait à conseiller son presque frère, passant le plus clair et le plus sombre de son temps avec lui, il avait souhaité recevoir lui aussi les conseils d'un autre aîné. Il trouvait parfois cela ironique, dans son imaginaire c'était normalement le plus âgé qui se retrouvait Second et nommait un maître d'équipage plus jeune auquel il inculquerait les valeurs d'un bon quartier-maître. Mais en un sens la situation était plus logique ainsi, Adam était clairement la personne la plus proche du capitaine du Black Sails et Adrian bien plus lié à l'équipage qu'il ne l'était lui-même. Le plus jeune des trois est soulagé de le savoir encore en vie, c'est clairement la mort qui l'aurait le plus affecté, un symbole qui s'écroule. Et accessoirement, le Capitaine le sait, ce doit être la meilleure personne à qui le confier.

Évidemment, Morgan ne tarde pas à s'inviter dans son combat pour l'aider à le régler en deux temps trois mouvements sans que le vieux de la vieille ne s'en étonne le moins du monde. Il va même jusqu'à leur sourire, probablement soulagé mais aussi assez naturellement. Le capitaine laisse finalement à Adam le droit de retoucher le plancher, ses genoux manquant de le lâcher, son équilibre encore un peu malmené par le bateau en train de tanguer. Ses deux camarades le soutiennent juste à temps et ce jusqu'à ce qu'il parvienne à prendre parfaitement appui sur Adrian.

- Comptez sur moi capitaine ! Lance malicieusement le vétéran en caricaturant un salut militaire.

Toujours sabre en main, il commence doucement à avancer en soutenant Adam quand Morgan se fait immobiliser et soulever par un marine particulièrement imposant. Le maître à bord hurle le nom de son meilleur ami qui comprend bien vite où il veut en venir. Appuyé sur Adrian, il soupire et lève difficilement un bras tremblant légèrement, sa vision lui jouant quelques tours, le rendant incapable de se concentrer. Son agacement monte encore d’un cran quand son frère d’arme le presse.

- J’aimerais bien t’y voir…

Soudain, il parvient à se stabiliser et par conséquent sa vue se fait plus claire. Baissant le regard sur sa main, il peut voir le bras du maître d’équipage tendu à côté du sien et dont les doigts maintiennent son poignet pour l’aider.

- Besoin d’un coup de main ?

- … un peu plus à gauche, sourit le quartier-maître avant de tirer et de manquer de se casser lamentablement la gueule à cause du recul.

La balle perfore impitoyablement la poitrine de son presque frère et vient se loger dans celle du soldat qui le lâche, vacille un peu et s’écroule finalement lourdement sur le pont, une flaque de sang se répandant sous lui. Morgan reprend son souffle, comme s’il en avait besoin, avant de leur lancer un sourire et une pique qui se veulent rassurants mais rendent surtout l’impression d’une prière. Il finit par partir à la rescousse de leurs camarades et les deux gradés restants font doucement volte-face avant de se diriger vers la cabine de Morgan, Adam lâchant passivement son arme désormais inutile pour laisser son bras pendre le long de son corps.

Adrian sourit sans le regarder.

- Alors on essaye de faire pareil que son capitaine, l’immortalité en moins ?

- Que dalle… rétorque-t-il en souriant, dents serrées. C’est lui qui m’a imité !

- T’as pas l’air fier pourtant.

- Y a pas vraiment de raison…

Le maître d’équipage coule un regard attendri vers son supérieur et pourtant cadet.

- Non, j’suis bien d’accord ! T’es dans un sale état, j’ai pas souvent vu une blessure aussi crade ! Se moque-t-il en montrant l’entaille au flanc du Second qui ricane.

- Tu me crois si je te dis que c’est la première que j’ai récoltée ?

- Ah, que c’est beau d’être jeune !

Le maître d’équipage exécute nonchalamment un marine lancé vers eux en plein dans son élan d’un coup de taille bien placé. C’est impressionnant de voir à quel point il semble indemne… quoique, tout bien réfléchi, le plus étonnant est encore qu’Adam soit vivant malgré toutes ses blessures. En général, dans un abordage, un coup bien placé signifie la mort… Adrian a juste été assez fort pour ne pas subir ce coup.

- … ne me dis pas que t’étais sobre ?

- Allons mon p’tit Adam, j’ai simplement plus de bouteille que tous les alcools de ce navire !

Le Second rit de bon cœur bien que faiblement alors qu’ils arrivent enfin à la cabine qui signifie leur salut. Adrian se débarrasse d’un dernier fauteur de troubles avant d’ouvrir la porte et d’entrer dans la chambre du capitaine… et plus souvent du quartier-maître. Refermant derrière lui, il aide délicatement Adam à s’allonger sur le lit.

- J’vais pourrir les draps, il va gueuler… sourit le cadet.

Le vétéran s’apprête à lui répondre quand soudain la porte s’ouvre, il se retourne brusquement, tendant son sabre dans la direction de l’entrée et aperçoit deux hommes qui entrent à leur tour, les quatre marins se sourient.

- Personne saurait… où se trouve le trouduc qui nous sert de doc’ ? Grimace Adam.

- Il s’est sûrement réfugié dans la réserve de poudre, répond l’un des hommes.

- Je vais le chercher, se dévoue Adrian en sortant de la cabine avant que quiconque ait pu l’en empêcher.

Adam soupire et observe les deux survivants… L’un d’eux semble en bon état… l’autre aussi si on omet la main qui soutient son bassin… c’est alors que le Second se rend compte qu’il ne tient encore debout que grâce à l’adrénaline, celui-ci ne passera probablement pas la matinée. Il s’apprête à se redresser pour lui laisser de la place mais il lui fait un petit signe de main… Le quartier-maître soupire, infiniment désolé. Combien d’autres viendront se réfugier comme lui avant de succomber à leurs blessures ? D’aucuns diraient qu’il devrait un peu plus se soucier de lui-même…

Adrian ne tarde pas à revenir avec l’homme disposant des meilleures capacités de médecin sur le Black Sails… ce n’est pas le soigneur du roi mais c’est déjà ça. Il donne quelques indications aux mieux portants pour qu’ils commencent à dispenser les premiers soins à leurs camarades. Adrian tend une bouteille de rhum à Adam.

- Non merci, j’ai déjà donné…

- Ça va piquer.

- Je vais serrer les dents.

On l’aide à enlever les guenilles que sont devenues ses vêtements, grimaçant parfois quand il faut retirer un lambeau recouvert de sang coagulé qui s’est collé à une plaie. On recoud la plaie béante de son flanc avant de lui bander l’intégralité des abdominaux. La partie la plus délicate reste encore celle qui consiste à lui retirer les débris d’une balle qui sont restés fichés dans son épaule. Quand le traitement arrive à son terme, Adam se reconcentre un peu sur l’environnement qui l’entoure et remarque qu’il n’y a plus un bruit sur le bateau depuis un moment.

- Qu’est-ce qui se passe ?

- D’autres types sont montés sur le pont et ont dégommé les marines, Morgan est en train de discuter avec eux en protégeant Bobby. C’est tendu comme les dessous de Nancy.

- Putain, passe-moi un des trucs qui traînent dans ce placard.

- Les vêtements de Morgan ?

- Mais non dans celui-là c’est ceux que je garde pour quand je deviendrai capitaine !

Quelques marins rient doucement, mesquins.

- Tu veux y aller dans ton état ? S’inquiète Adrian.

- Arrêtez donc de tous vous en faire pour moi, répond le Second. Je suis grand maintenant !

Et il vide d’un trait la bouteille de rhum qu’il a refusé de boire tout à l’heure.













Black Sails at Midnight

La nuit est noire comme la plus sombre des encres, la mer est calme à l'instar de blessures anciennes qui attendent vicieusement le bon moment pour vous faire souffrir à nouveau. Le Capitaine du Bloody Mary est à la proue de son navire, bras tendus vers le bas, paumes posées sur le bastingage pour s'y appuyer. La légère brise rafraîchit à peine son visage dissimulé presque intégralement par un foulard qui fait le tour de sa tête et son cou. Sa redingote rouge vif le tient au chaud. Perdu dans ses pensées, de vieux souvenirs, il met un moment avant de remarquer que le remous des vagues se trouble. Il fronce les sourcils, craignant une tempête, avant d'entendre des coups de canons, et pas qu'un peu. Son regard instinctivement tourné vers la source du tonnerre artificiel, il peut voir trois bateaux, à savoir deux bricks et une frégate, pris dans un combat. Ce serait le bon moment pour s'éloigner, ou au moins rester à bonne distance pour voir s'il y a quelque avantage à en voir le dénouement, mais la curiosité de l'homme masqué l'emporte comme souvent sur sa raison. Il tire sa longue-vue de sa poche et observe les trois vaisseaux. Une frégate,  beau bâtiment de guerre qui pourrait se défaire sans trop de mal des deux autres... probablement la Marine. À l'autre extrémité du combat, un brick... probablement pas des marchands, pas de Jolly Roger, ça doit être des corsaires. Et le dernier, le plus dur à discerner car il se trouve au cœur de la bataille... un drapeau noir, des pirates donc... ce pavillon lui dit vaguement quelque chose. Il baisse le regard vers sa figure de proue et écarquille les yeux derrière sa lentille, bouche bée derrière son foulard. Son bras redescend doucement, avant de pendre le long de son corps, l'instrument touchant presque le plancher.

- Le Black Sails... Murmure-t-il d'une voix blanche.

Il fait soudain volte-face, avançant d'un pas décidé vers la cale du navire.

- Branle-bas de combat !

Inutile d'en dire plus, aux ordres hurlés avec autorité par leur capitaine, les hommes se lèvent comme une seule entité et se jettent sur les canons. Le maître à bord se met devant la barre et donne des indications à son timonier. Ils sont à bonne distance de la frégate, leur bateau fait pâle figure devant cette stature énorme, ils devraient être incapables de l'endommager d'ici, n'importe quel brick en serait incapable. Mais le Bloody Mary n'est pas n'importe quel brick.

- Feu !

Les puissants canons crachent leur mitraille qui percute violemment la frégate commençant à voler en éclat, se balançant de bâbord à tribord. Quelques instants plus tard, le bâtiment militaire réplique mais s'il a au moins autant de portée que le Bloody Mary... il a beaucoup plus de mal à viser le navire de taille modeste à cette distance alors que le vaisseau de guerre est une cible de choix. De par le poids de son armement, le bateau pirate est assez lent mais les dommages qu'il inflige à la Marine sont conséquents.

Les hommes ne se posent pas la question de ce qui est passé par la tête de leur meneur, d'une part parce qu'ils viennent de tomber du lit et qu'on ne contrarie pas quelqu'un comme leur capitaine mais surtout parce qu'il agit toujours dans leur intérêt. Ils gagneront forcément quelque chose à couler ce bâtiment. Quand ils arrivent à portée de la frégate, elle est déjà en piteux état. L'abordage est un massacre à sens unique, le sauveur inattendu du Black Sails est absolument sûr de n'avoir perdu aucun homme. Le bateau est rapidement nettoyé de toute âme qui vive et une partie de ses subordonnés se lancent dans la fouille et le pillage alors que la seconde équipe va aborder le bateau pirate pour en abattre les derniers intrus. Le conquérant foule alors presque cérémonieusement le pont du navire maudit pour voir son réputé capitaine se jeter à la rescousse d'un de ses hommes aux prises avec un soldat survivant. L'homme saisit le tromblon à sa ceinture et tire promptement sur la tête du marine, tête qui éclate en toute simplicité, couvrant de sang sa victime. Le canon encore fumant, le bras toujours tendu tant il a enduré sans peine le recul, il observe l'air ahuri du matelot, quelque peu identique aux yeux écarquillés de son supérieur qui toise le mystérieux individu avant de se faire menaçant et de pointer son arme dans sa direction pour se mettre entre lui et sa recrue.

- T'as une drôle de façon de remercier ton sauveur, constate platement ledit sauveur.

La tension règne un moment entre les deux capitaines qui se jaugent du regard, se fixant droit dans les yeux .

- Détends-toi, j'ai pas l'intention de te faire du mal... Il coule son regard sur l'épée pointée dans sa direction. ... pour le moment.

Il range son arme à sa ceinture... ses hommes autour de lui seront bien assez réactifs pour arrêter le pirate dans son élan s'il entreprend quoi que ce soit.

- On va t'escorter jusqu'à l'île la plus proche où on sera en sécurité, on trouvera quelqu'un pour rafistoler ton bateau, on pourra discuter pendant ce temps... Je crois que tu me dois au moins ça. Son regard se perd sur le plancher, observant les cadavres ennemis. Je vais te filer un coup de main pour nettoyer le Black Sails de toute cette merde. Ses yeux s'attardent sur les visages de certains pirates, crispés de douleur, d'autres détendus... une poignée a encore les yeux ouverts. Si jamais t'as besoin d'aide pour leur rendre un dernier hommage...

Le pirate garde une voix calme, comme une sombre litanie, il est sûr de lui, semble tout constater avec détachement. Le bruit d'une porte qu'on ouvre avec force brise le silence, bientôt suivi par un bruit de pas en trois temps. De la cabine du capitaine émerge un jeune homme pimpant, les yeux bleus pleins de vie et un sourire assuré aux lèvres. Il porte une paire de bottes lustrées, un pantalon noir et une long manteau de la même couleur, quelques dorures dessinées sur les très larges ourlets de ses manches, motifs qu'on retrouve sur le veston passé par-dessus une chemise blanche. Le personnage a un sabre à la ceinture, un mousquet de l'autre côté, et marche avec entrain mais surtout une canne à pommeau rond. Le costume et le jeu d'acteur sont maîtrisés mais pas assez pour tromper le ruffian expérimenté qu'il est. Il remarque sans trop de difficultés le teint blafard de l'homme dans la trentaine, ses cheveux encore un peu gras et désordonnés par la sueur et le sang, quelques tics nerveux de douleur, des tremblements et surtout un léger boitement, d'où la canne.

- Je peux savoir ce que vous racontez à mon capitaine ? Lance gaiement l'arrivant.

Il arrive à leur hauteur et marque l'arrêt par un coup de canne prononcé sur le pont, s'appuyant dessus sans trop de discrétion.

- Je vous déconseille de vous en prendre à lui ! Il sourit, entre confiance et provocation. Il n'y a que moi qui puisse m'y risquer.

Le propriétaire du Bloody Mary observe en détail cet individu... il croit reconnaître Adam, le Second du Black Sails, mais peine à croire qu'il soit aussi jeune et... ridicule. Il l'ignore royalement et tourne la tête vers le capitaine. Il n'y a rien d'amusant ou de moqueur dans sa voix, toujours cette impression de constat... comme s'il n'était pas convaincu par quelque chose.

- Voilà un bien bel animal. C'est ton perroquet ?











Black Sails at Midnight


Que dire sinon qu'aujourd'hui, le Black Sails vient probablement d'essuyer sa plus grande défaite depuis des décennies ? Et dire que quelques heures auparavant le navire résonnait encore des rires et des chants des pirates s'en donnant à cœur joie, fêtant leur pillage et la bonne fortune qui leur avait souri chaque jour. Morgan a presque la macabre impression que cette célébration s'est déroulée il y a de cela plusieurs semaines, il a l'impression que cela fait trop longtemps qu'il n'a plus entendu la voix d'Adam lui chantonner quelques ballades emprunt des embruns du rhum et de la bière, que cela fait des jours et des jours qu'ils n'ont pas ri à s'en plier les côtes et que la bonne humeur n'a pas gagné l'équipage. Tout, tout ce qu'ils ont vécu quelques heures plus tôt ne semble rien d'autre qu'un lointain souvenir, amer et triste à se remémorer, comme le douloureux écho d'un passé trop beau et insouciant. Est-ce que les choses auraient été différentes si les hommes du Black Sails avaient été en pleine possession de leurs moyens ? Est-ce que le Capitaine aurait mieux fait de ne jamais hisser le pavillon noir ? Est-ce qu'ils auraient dû se rendre lorsque la marine et les corsaires ont envahi le navire avec leurs petits airs suffisants et méprisables ? Est-ce que la bataille était perdue avant même d'avoir commencée ? Tant de question qui ne trouveront jamais de réponse et Morgan qui n'a jamais eu le loisir de regretter une seule de ses actions passées commence doucement à s'interroger... est-ce que cette nuit... il a agi comme un véritable Capitaine ?

Malheureusement le pirate maudit n'a pas le loisir de s'égarer trop longtemps dans ses doutes et les remords qui le rongent de l'intérieur, il doit se presser, la survie de ses hommes en dépend, à présent la situation est clairement définie, certainement un peu grâce à Adam qui à jugé utile de jouer les voix de la raison en faisant comprendre à son aîné qu'il n'était pas le seul à avoir besoin de son aide. Il vengera ses hommes, il sauvera tous ceux qu'il peut sauver, il s'en fait le serment. Son Second et meilleur ami sur son dos, Morgan parcourt le pont du Black Sails jonché de cadavre dont l'odeur de chair morte remonte dans les airs. L'odeur de putréfaction est bien incapable d'atteindre ses narines et pourtant le forban a presque l'impression de pouvoir la sentir, cette fragrance fétide et glaciale qui se dégage des corps vidés de leur sang ou de leurs entrailles. L'aube pâle du petit malin pare le navire de couleurs rougeoyantes et le soleil à l'horizon est baigné d'une couleur carmine. Mais il n'est pas encore temps de se perdre dans la contemplation du soleil levant, Morgan a déjà oublié la frégate et le troisième bâtiment ayant grandement participé à leur évasion du navire marine, tout ce qu'il voit à présent c'est son bateau et ses hommes.

Le premier qu'il rejoint est son Maître d'équipage, Adrian, celui-ci semble encore en bon état malgré le combat inégal qu'il mène. Ses blessures sont loin d'être conséquentes et il semble encore particulièrement vivace pour un homme qui s'est battu toute la nuit. Et dire qu'il est un peu plus âgé que le Capitaine lui-même... Toujours présent depuis son premier départ en mer, Morgan est soulagé de le savoir en vie. Il n'aura aucune crainte -ou presque aucune- à lui confier Adam, non seulement le Maître d'équipage est un homme de confiance, mais il sait aussi que son meilleur ami et lui s'entendent particulièrement bien. Comme il s'y attend, Adrian n'hésite pas une seconde à porter assistance au Quartier-maître en difficulté et c'est avec une certaine appréhension qu'il cherche à dissimulé que Morgan accepte enfin de détacher son bras qui entoure encore la taille de son cadet. Il lui sourit en les regardant s'éloigner jusqu'à ce qu'il soit soudainement pris d'assaut par un nouveau marine cherchant visiblement à mettre le Capitaine du Black Sails hors d'état de nuire non pas en le plantant d'une lame ou en perforant sa tête d'une balle, mais bien en essayant de lui faire rejoindre les eaux troubles qui roulent sous la quille du navire. Heureusement, Adam réagit assez rapidement en pointant son pistolet sur les deux hommes en train de lutter, mais le coup de feu met bien trop longtemps à partir pour le capitaine maudit qui lutte avec acharnement contre son agresseur, se débattant comme un diable, se pendant aux bras qui le retiennent fermement envoyant son crâne fracasser l'arrête du nez du soldat, lui flanquant de violents coups de pieds et essayant même de lui mordre les bras et les mains.

- Ça commence à urger un peu ! Continue de presser Morgan qui se sent de plus en plus embarquer à deux doigts de passer par-dessus le bastingage.

Heureusement le coup de feu qui le fait sursauter machinalement résonne enfin et un rapide coup d'œil à son torse permet à Morgan de comprendre qu'Adam a réussi... enfin... pas tout seul visiblement. Affalé dans les bras d'Adrian, le poignet du Second est toujours soutenu par la main du Maître d'équipage. Le ruffian leur lance un dernier sourire et les abandonne finalement pour repartir à l'assaut des intrus qui continuent de défier les membres de son équipage.

Morgan possède en général un style de combat léger et finalement assez peu organisé, il prend rarement une bataille au sérieux même si son aptitude à magner le sabre n'est plus à prouver, il est un excellent épéiste mais se sert rarement de toutes ses bottes en combat. Il n'a pas à se préoccuper de sa propre vie, il se fiche d'esquiver ou parer les coups, la plupart du temps c'est juste pour se donner un style ou alors les restes d'un vieux réflexe. Il se plaît à sourire, rire, parfois même il siffle ou chantonne et palabre à n'en plus finir ce qui a souvent le don d'agacer ses ennemis qui finissent par perdre patience, faisant tourner l'affrontement à son avantage... d'habitude... Car à présent les mouvements de Morgan sont rapides, vifs et impitoyables, il tranche avec une précision millimétrée à l'endroit le plus sensible à la douleur ou sur la veine qui se videra le plus lentement de tout le sang qui remplit un corps. La trachée ou encore le flanc, parfois même l'estomac et en visant bien on peut aussi trancher les intestins. La mort se fait attendre faisant passer d'abord sa victime par un stade de douleur incommensurable durant lequel elle a tout le temps de se demander si elle survivra quand-même... Le pirate maudit sait se battre comme un véritable truand, un assassin sans cœur et sans pitié, mais il lui reste si peu d'humanité qu'il préfère en général prendre les choses à la légère... Maintenant il n'est guère plus qu'un monstre, exécutant sans l'ombre d'un regret, chaque soldat se trouvant sur son passage. Il se fait encore planter plusieurs fois, parfois même si violemment que la lame le transperce de part en part jusqu'à ce que le pommeau vienne cogner contre son torse. C'est ce moment que choisit en général le capitaine pour donner un violent coup de tête ou trancher la gorge de son assaillant.

Morgan parvient à sauver deux hommes de plus, un troisième vient à mourir sous ses yeux alors qu'il égorge froidement son assassin. Il jette un rapide regard à ceux qui parviennent à atteindre sa cabine où Adrian et Adam doivent déjà se cacher. Penser à son presque frère lui fait recouvrer partiellement ses esprits, mais il ne s'arrête pas dans son massacre pour autant et continue à nettoyer le Black Sails de ses envahisseurs, ne se doutant pas une seule seconde que sur la frégate, un autre équipage de pirate est en train de décimer les marines qui ne parviennent plus à se défendre correctement. L'espace d'une seconde, le pirate maudit aperçoit Adrian qui quitte la cabine en trombe. Bordel mais qu'est-ce que ce con est en train de faire ? Concentré sur son Maître d'équipage, Morgan se fait entailler une nouvelle fois entre les omoplates puis transpercer en pleine poitrine, la lame ressort par son pectoral droit et il l'attrape à une main, empêchant son possesseur de la retirer... il s'acharne pourtant, c'est là son erreur, Morgan en profite pour lui asséner un violent coup de coude dans le ventre puis il se retourne sur le soldat plié en deux et lui envoie un coup de genoux en plein visage avant de lui balancer un coup de poing séchant le soldat sur place. Mais Morgan ne s'arrête pas là, il se jette sur l'homme à demi-conscient et le roue de coups de poing qui défigure entièrement son visage, il ne se débat presque pas et cesse finalement de bouger. Le pirate continue de s'acharner encore un moment alors qu'il entend des pas derrière lui le faisant se retourner comme s'il venait de se tirer d'un rêve. C'est Adrian qui est de retour avec le médecin de l'équipage... alors comme ça lui aussi a survécu ? C'est une bonne chose.

Ayant aperçu Bobby aux prise avec un autre soldat, Morgan s'empresse de rejoindre le combat pour protéger son matelot mais il se fait doubler par une balle qui vient brusquement faire éclater le crâne du marine dont le cadavre décapité s'écroule comme une masse sur Bobby dont le teint devient rapidement blême alors qu'il est recouvert d'hémoglobine et de bouts de cervelle. Il jette un regard terrifié à son Capitaine avant de repousser le corps et de rendre ses tripes à ses pieds, une main sur son estomac, l'autre à son torse, échappant une quinte de toux avant de reprendre laborieusement sa respiration. Morgan soupire... il n'a pas l'air trop gravement blessé. Une plaie heureusement superficielle barre son torse, quelques ecchymoses au visage et entailles aux bras, mais dans l'ensemble il devrait survivre. Le ruffian détourne alors le regard vers le possesseur du tromblon qui a éliminé le soldat et le toise longuement d'un air menaçant. Sa respiration est ample, il est toujours excédé et sa rage commence à peine à s'estomper, son regard oscillant entre l'arme à feu et les yeux bleu-gris de son possesseur qui se décide enfin à prendre la parole pour balancer des mots pas vraiment rassurantes mais visiblement pas dangereuses non plus, même s'il note le fait que l'individu s'adresse à lui en le tutoyant.

- Sauveur ou non j'ai quelques difficultés à faire confiance à un mec qui se cache derrière un foulard et qui peut faire exploser un crâne avec juste un pistolet...

L'inconnu qui vient pourtant bel et bien de sauver ce qui reste de son équipage décide finalement de ranger son arme à sa ceinture en arguant qu'il n'a pas l'intention de lui faire de mal, ce à quoi le Capitaine maudit répond par un rire tout ce qu'il y a de plus maussade et sombre.

- Comme si j'allais être impressionné par ton joujou... Il n'en mène pourtant pas large avec ses vêtements en lambeaux et ses plaies béantes, autant dire qu'il a perdu de sa superbe, mais son sourire a de quoi renflouer ces détails.

Morgan jette un regard aux hommes du Capitaine dont le nom lui est toujours inconnu et se retourne vers Bobby.

- Rassemble les survivants et rejoignez Adam et les autres dans mes quartiers...

- Et vous Capitaine ?

- J'en aurai pas pour longtemps... Il coule un regard vers son second interlocuteur. Enfin je crois...

- O... oui Capitaine!

- Oh une dernière chose ! Il vient murmurer à l'oreille de Bobby. Si mon abruti de Second cherches à jouer les héros, dis-lui qu'il n'a pas intérêt à quitter la cabine !

- Mais je...

- Allez dégage maintenant !

Bobby ne se fait pas prier et le peu d'hommes encore en vie rejoignent la cabine du Capitaine pour y retrouver Adrian et le doc en train de s'occuper des blessures du Quartier-maître. Le pont du navire entièrement vidé des dernières âmes encore en vie, Morgan peut enfin soupirer de soulagement et lâche son sabre qui vient mourir sur le plancher avant de rire nerveusement. Le Capitaine visiblement allié reprend la parole sous le regard du pirate maudit qui l'écoute à peine, les quelques mots qui lui parviennent sont "escorte", "discuter", "nettoyer" et "dernier hommage"... Son regard se promène sur les corps sans vie de ses hommes, impossible de verser la moindre larme pour eux, il hoche péniblement de la tête. Maintenant qu'il n'y a plus personne à impressionner, Morgan fait juste pâle figure à côté de son collègue Capitaine. Son regard est terne et sa stature est lasse, même sa voix semble démesurément lointaine.

- Ne m'en veux pas de me montrer méfiant mais... pourquoi tu veux faire tout ça ? Je ne connais même pas ton nom et je ne serais pourtant pas étonné que tu connaisses le mien puisque celui de mon navire ne t'es pas inconnu... Il détaille l'individu voilé comme s'il pouvait percer à travers son regard aux éclats métalliques. Tu as sauvé mes hommes, le Black Sails, tu me dis que tu vas m'aider à le nettoyer et tu me proposes même de participer au dernier hommage de ceux qui se trouvent sous nos pieds... et en guise de "paiement" tu me demandes simplement de discuter avec toi ? Ne le prends pas mal mais... c'est un peu trop gros pour être crédible...

Morgan sourit faiblement, son regard est désagréable au possible, et pourtant il ne peut s'empêcher de remercier intérieurement cet homme de lui être venu en aide... sans son intervention ou celle de ses hommes, ils n'y aurait probablement plus de Black Sails à l'heure actuelle, le forban en est bien conscient. Et pourtant comment faire confiance à un homme qui possède un tel armement ? S'il le voulait, le sauveur pourrait rapidement se transformer en tyran... il n'aurait même pas besoin de tous ses hommes pour prendre ce qui reste du Brick endommagé, n'importe quel pirate digne de ce nom aurait sauté sur l'occasion... mais pas lui.

- Mais je dois bien reconnaître que... Il baisse les yeux. Des remerciements semblent s'impo... hein ?

Le Capitaine maudit entend une porte grincer dans son dos, celle de sa cabine, il ne tarde pas à voir Adam débarquer comme une fleur, vêtu de vêtements propres et un sourire lumineux parant son visage. Le pirate fait les yeux ronds, il aurait dû se douter que le message de Bobby ne servirait à rien... Mais bon sang pourquoi faut-il que cet abruti se montre aussi inconscient ? Morgan n'a pas besoin de l'observer plus d'une seconde pour comprendre que son meilleur ami est pourtant toujours dans un sale état, si ses plaies semblent avoir été soignées, sa démarche vacillante s'appuyant sans remord sur sa canne et les tics de douleurs qui couvrent nerveusement ses traits ne sont pas trop durs à distinguer. Le pirate se sent affreusement mal à l'aise, son presque frère fait peine à voir malgré son ton assuré et les grands airs qu'il se donne. Il foudroie son cadet du regard et s'apprête à l'engueuler avant de se souvenir qu'ils ne sont pas seuls.

- Pas la peine de t'inquiéter ! Lui lance-t-il en essayant de donner un certain cachet à sa voix. Je discutais simplement avec l'homme qui nous est venu en aide...

Morgan n'a pas fait attention au regard scrutateur de l'inconnu qui se pose sur Adam, en revanche il note sa remarque et un tic agacé agite la commissure de ses lèvres. Il plante ses iris émeraudes dans ceux de l'inconnu et lui lance un rictus particulièrement mauvais, passant doucement sa main autour de l'épaule de son Quartier-maître.

- C'est mon Second... Adam, et sans vouloir t'offenser, je te déconseille de parler encore de lui de cette manière, ça pourrait m'irriter assez rapidement après la nuit que je viens de passer...

Si l'ambiance semble déjà plus détendue qu'à leur premier regard, on ne peut pas dire que Morgan fasse preuve d'une gratitude débordante, mais cet homme a beau être un peu le miracle du Black Sails, la patience du pirate maudit a été mise à rude épreuve et un rien l'énerve assez facilement, comme se moquer ouvertement de son meilleur ami même si la remarque ne se veut nullement moqueuse... quoi que... c'est peut être même encore pire. Un silence ambiant plane une paire de secondes durant lesquelles les deux partis s'observent longuement.

- Si jeune et déjà promu au second rôle le plus important sur un navire... Répond le Capitaine du second brick avec son éternel timbre de voix complètement détaché. Depuis combien de temps possède-t-il ce poste ?

Morgan meurt d'envie de lui répondre que ça ne le regarde pas, mais il ne voudrait pas priver Adam de cette opportunité de répondre lui-même. D'autant plus qu'il n'apprécie que moyennement le fait que leur sauveur continue d'ignorer purement et simplement le plus jeune... comme s'il s'évertuait à parler d'un animal de compagnie ou d'une mascotte.









Black Sails at Midnight

Après quelques dizaines de minutes réfugié dans la cabine de Morgan, le Second se rend compte qu'il n'y a plus le moindre bruit sur le bateau. Curieux alors qu'on lui recoud l'épaule, il fait savoir à ses camarades qu'il aimerait des détails à ce sujet. Un rapide résumé de la situation lui fait comprendre que tout s'est résolu mais qu'une tension toute nouvelle vient de naître sur le pont du Black Sails. Ah, il ne sera pas dit qu'un seul acte de l'histoire du capitaine maudit aura été écrit sans Adam depuis qu'il l'a rencontré ! Il ordonne ni plus ni moins à quelques hommes de lui donner de quoi s'apprêter sous le regard perplexe d'Adrian.  Regard qui se fait encore moins convaincu quand le Second siffle cul-sec une bouteille de rhum.

- T'es sûr que...

- Tu veux que j'arrive à marcher et à avoir de la répartie ou que j'observe pâlement le dialogue en donnant pour seul image de l'équipage celle du quartier-maître à moitié mort ?

- Je veux que tu restes dans cette cabine.

- Dommage que ça soit pas une option.

- Adam... rien qu'à voir comment tu parles on sent que t'avais pas tout à fait dessoûlé et que tu viens d'en remettre une couche au peu de sang encore dans ta carcasse !

- Tu veux pas m'obliger à t'ordonner de me laisser sortir ?

Le maître d'équipage reste un moment immobile comme s'il n'avait pas bien compris ce qu'on vient de lui dire avant de frapper son front de sa main, quelque peu dépité, réprimant un demi-amusement.

- Quel gamin immature !

Après avoir ceinturé maladroitement un pantalon, Adam s'appuie sur le rebord du lit pour se relever difficilement et tend le bras pour qu'on l'aide à enfiler une chemise propre et un manteau noir et or. Bordel, qu'est-ce que ce truc est étroit... Tirant sur ses manches, il se tourne vers Adrian et écarte les bras, manquant de tomber, pour se faire admirer.

- Alors ! De quoi j'ai l'air ?

- Excentrique.

- Intact, exactement !

- On voit ton arcade recousue.

Le Second se regarde dans le miroir mural de la cabine et tire une moue contrariée en se rendant compte qu'une belle plaie grossièrement refermée au fil de pêche barre un coin de son front. Il se retourne vers le maître d'équipage et tend la main, paume vers le haut.

- Ton foulard s'il-te-plaît.

- Pardon ?

- Le mien est foutu, puis j'ai toujours voulu porter quelque chose de toi !

- … la prochaine fois que Morgan t'incite à boire je te promets de l'en empêcher ! Rit l'aîné en passant le bout de tissu à motifs blancs, rouges, jaunes et bleu marine à son cadet.

Adam le passe au-dessus de son front, par-dessus ses cheveux, et tire juste ses mèches droites de l'étreinte de l'étoffe. Un rapide coup d’œil le fait sourire : la blessure est parfaitement invisible.  Il fait quelques pas mais n'arrive pas à la porte sans trébucher. Le souffle court, il tend une nouvelle fois le bras en direction de l'armoire, l'autre main appuyée sur un meuble.

- Devrait y avoir une canne là-dedans...

Il est interrompu par Bobby et une poignée d'hommes qui pénètrent dans la cabine et perdent un instant leur regard intrigué sur Adam à deux pas de la porte. Il leur sourit.

- Content de vous revoir...

Ses yeux coulent sur Bobby, étonnamment en bon état... pas mal pour le mousse qui gerbe encore. Celui-ci se met devant lui.

- Adam …

- Oui ?

- Le capitaine m'a demandé de te dire de rester ici.

- Ah d'accord ! Il se tourne vers ses autres camarades. Bon elle vient cette canne ?

- Mais... Adam...

- Quoi ? Y a autre chose ?

- Nan mais... le capitaine m'a ordonné de...

- Qu'est-ce qu'il t'a dit exactement ?

- « Si mon Second cherche à jouer les héros, dis-lui qu'il n'a pas intérêt à quitter la cabine »... récite-t-il en oubliant soigneusement le « abruti » qui traînait.

- Eh bah tu me l'as dit, je vois pas où est le problème ! S'exclame-t-il en attrapant la canne qu'on lui donne enfin et en sortant de la pièce.

Le Second ne manque évidemment pas de se faire remarquer tant il fait son retour fracassant -tiens est-ce que la porte vient de céder sur ses gonds?- avec panache sur le brick. Il s'efforce d'ignorer la douleur de son pied et se prête même au jeu de faire tourner dans sa main la canne au pommeau rond. Tout est dans le coup de main, il lui fait retoucher terre chaque fois qu'il doit s'appuyer sur son membre blessé et arrive finalement au niveau des deux capitaines en train de discuter, lançant une pique à qui veut bien l'entendre. Il offre un sourire radieux à son frère d'armes en train de lui jeter un coup d’œil menaçant .

- Vraiment ? Et tu ne comptais pas me présenter à ce gentleman ? Excusez-le, il n'a aucune manière !

Le regard en train de le jauger ne lui a pas échappé, pas plus que la remarque loin d'être innocente de l'illustre inconnu.  Il se retient pourtant de lui en coller une... d'une part parce que quelques années de pirateries ne lui ont pas retiré l'amour de la dispute et d'autre part parce que ses jambes ne lui permettraient pas.

- Monsieur, je vous en prie, je n'ai pas le plaisir d’arborer des couleurs aussi frivoles que celles d'un oiseau exotique ou votre redingote !

Morgan le présente finalement en mettant son bras autour de son épaule... et le quartier-maître ne se fait pas prier pour s'y appuyer subtilement en l'imitant.

- Je vous assure, mieux vaut ne pas contrarier mon capitaine après une mauvaise nuit, acquiesce-t-il en ajoutant à ses dires l'ironie d'un clin d’œil. Par ailleurs, excusez-moi d'arriver si tard, je ne sais pas si vous vous êtes déjà présenté ?

Un silence quelque peu dérangeant plane entre les deux compères et leur invité surprise qui se fixent sans mot dire jusqu'à ce que l'inconnu ne fasse une remarque sur l'âge juvénile du Second par rapport à la tâche qui l'incombe. L'individu s'évertue à ne pas s'adresser à lui mais Morgan ne semble pas décider à répondre, c'est donc à lui de s'y coller.

- Depuis assez longtemps pour savoir tout ce qu'il y a à connaître sur le brave homme que vous avez sous les yeux et me permettre de le remettre en question. Un sourire provocateur passe ses lèvres. Mais comme j'ai déjà pu vous le dire, je ne laisse personne d'autre que moi prendre ce droit...













Black Sails at Midnight

Le capitaine du Bloody Mary  n'a eu aucun mal à renverser la situation puis à monter sur le Black Sails. Il pourrait le faire sien s'il le voulait... au lieu de ça, il va le sauver. L'idée est surprenante, même pour lui. Pourtant c'est ce qu'il a décidé et il va s'y tenir. Il abat l'un des marines sur le point d'en finir avec l'un des pirates avant de se faire pointer du sabre par Morgan. Il soupire presque dans son foulard après une répartie qui vient commenter son introduction.

- Ne me tente pas...

Il rengaine finalement son tromblon et baisse un peu les yeux, observant les vêtements troués et déchirés de son interlocuteur et les plaies qui barrent son corps couvert d'un sang qui n'est probablement pas le sien. Il ne répond pas à sa réplique suivante et regarde l'horizon alors que son vis-à-vis congédie son subordonné avant de s'avachir un peu, accusant la mauvaise nuit qu'il vient de passer.

- Faire le beau devant son équipage... Mais tout capitaine a ses vices, n'est-ce pas ?

L'homme masqué fait ensuite l'inventaire de toutes les grâces qu'il va dispenser en promenant son regard sur le pitoyable et lugubre spectacle qu'offre la scène du Black Sails. Pourtant Morgan ne semble pas l'entendre de cette oreille et lui lance une expression un rien agaçante, bien que ses doutes soient compréhensibles. Le sauveur soutient son regard émeraude en répondant.

- Je peux comprendre ta méfiance. J'imagine que des explications s'imposent. On m'appelle aujourd'hui Capitaine Samoth, le brick qui vient de réduire cette frégate à l'état d'épave s'appelle le Bloody Mary. Pour commencer à t'expliquer le pourquoi du comment, je pourrais dire que ceux qui ne connaissent pas le Black Sails et son légendaire capitaine sont des sots. Loin de moi l'idée de te lécher les bottes. Et pourtant, il fut un temps où je t'admirais, j'aurais pu servir à tes côtés et être sur ce pont ce soir... mais le destin en a voulu autrement. Alors oui Morgan, je vais t'aider cette fois. Vois ça comme de la solidarité pirate en une période aussi faste que sombre, je ne porte pas plus que toi la Marine dans mon cœur. Pourtant ne crois pas pour autant que je fais de la charité. À l'heure qu'il est mes hommes sont en train de piller cette frégate, je pourrais réclamer le butin du brick mais il sera nécessaire ainsi que ses matériaux, pour réparer le Black Sails. Si tu veux me donner la moitié de ce qui se trouve dans ta cale je ne cracherai pas dessus, tu t'en doutes... Il croise les bras. Tu as des dettes envers moi. La discussion que nous allons avoir n'est qu'un début et... à toi de me la rendre profitable.

Se présenter en ami tout en sachant se montrer dur, ne pas passer pour un faible sentimental ou habité d'un patriotisme quelconque. Samoth ne cherche pas à se faire aimer de Morgan, loin de là. Pourtant un sentiment de satisfaction monte en lui alors que le capitaine s'apprête à le remercier... et cet instant est interrompu brutalement par l'entrée en scène d'un énergumène qui vient s'immiscer dans leur conversation. Sa dégaine, son insolence, un regard suffit au capitaine pour le trouver agaçant. À son âge, il devrait au mieux être maître d'équipage... et pourtant, pourtant, sa réputation l'a précédé et attitude confirme son identité. Adam, le Second de Morgan. Ce serait mentir de prétendre qu'il ne participe pas à la légende du Black Sails... trouve-t-on seulement un avis de recherche où les deux ruffians sont représentés l'un sans l'autre ? Le capitaine du Bloody Mary aurait voulu avoir une raison d'admirer cet homme, trouver en lui quelque chose qui l’impressionne, mais il ne voit en lui qu'un gamin imbu de sa personne, inexpérimenté et avec une gueule un peu trop grande pour son visage blême.

C'est presque par réflexe qu'il l'insulte calmement, s'attirant au passage les foudres de Morgan. La répartie puérile du Second ne lui fait pourtant ni chaud ni froid, pas plus que la menace de son capitaine qui vient bientôt le soutenir avant que le quartier-maître tente vainement d'être discret alors qu'il se soulage du poids de la fatigue sur les épaules de son aîné. Ce spectacle fait peine à voir, objectivement, le jeune aurait vraiment mieux fait de rester dans la cabine. Dans son état, si Samoth les attaquait, il mourrait juste inutilement en gâchant les efforts de son capitaine qui s'est efforcé de le garder en vie. Il ne prendra pas la peine de s'excuser ni même de répondre à la menace, laissant l'instant passer, ne souhaitant pas énerver Morgan plus que de raison. Il écoute à peine le garçon à ses côtés mais imagine nécessaire de ne pas l'ignorer un peu plus.

- Samoth, répond-t-il sobrement à sa question.

La curiosité le pousse pourtant à demander depuis quand l'homme occupe ce poste. Ses origines sont très floues, que ce soit au sujet de sa promotion ou de son arrivée à bord, la plupart romancée. Alors pourquoi se priver d'en savoir un peu plus sur ce fameux Adam ? Il pose bien évidemment la question à Morgan qui ne daigne pas y répondre, invitant tacitement son partenaire à prendre la parole, ce qu'il ne se prive pas de faire. Le capitaine s'efforce même de le regarder droit dans les yeux quand il répond mais il n'a droit qu'à une nouvelle moquerie qui lui donne quelque peu envie de le gifler. Ce type est vraiment un interlocuteur horripilant. Pourtant un sourire ironique se dessine derrière son foulard, ses yeux posés sur le beau-parleur rendant bien cette impression à l'image de son timbre de voix.

- Vraiment ? Vous le connaissez par cœur ? Tout ? Vous pensez ? Il se tourne vers Morgan avec amusement, prenant un ton affable, voire amical. Tu confirmes ?

S'asseyant contre le bastingage, il prend un air plus détendu, rendant instantanément l'atmosphère plus chaleureuse, aussi bien dans sa stature que sa voix ou son regard. Comme si cet échange venait de rendre tout le monde un peu plus léger.

- M'enfin, j'imagine que tu ne refuses pas mon offre et tout ce qu'elle implique ? D'autant plus que, qu'on parle de la cérémonie ou de naviguer jusqu'à bon port, je pense que mes hommes valides ne seront pas de trop pour laisser les tiens se reposer. Il regarde le quartier-maître, un rien moqueur. Enfin, si vous n'y voyez pas d'objection ?

- Je suis aux ordres de mon Capitaine, je ne le remets pas en question quand il n'a pas encore ouvert la bouche ! Répond-t-il, bien obligé puisqu'il ne sait pas en quoi consiste ladite offre.











Black Sails at Midnight


La tension peut enfin retomber, enfin... en partie. Morgan ne ressent aucune fatigue et pourtant, il a cette impression de poids lourd et encombrant sur les épaules. La bataille est terminée, les marines ont perdu, ou bien ont-il indirectement obtenu ce qu'ils souhaitaient? Le démantèlement de l'équipage du Black Sails, la destruction de ce navire légendaire, ils ne reste peut être plus un seul soldat pour savourer cette réussite mais le Capitaine maudit sait bien qu'aujourd'hui, il n'aura aucune victoire à fêter. La survie des quelques hommes encore sur leurs jambes n'est due qu'à la chance, les bonnes paroles d'Adam et l'intervention de l'homme dissimulé derrière son foulard dont les camarades ont décimé ce qui restait de marines sans sourciller un seul instant. Non, Morgan n'éprouve absolument aucune joie, aucun plaisir à savourer cette maigre compensation que Davy Jones a bien voulu lui accorder... Il se sent las, dépité et pitoyable, si seulement il avait veillé sur ses hommes, la plupart ne seraient pas là gisant sur le sol, couverts de sang, baignant dans leurs entrailles et les yeux encore écarquillés par la peur et la souffrance. Son accablement se lit dans la couleur terne de ses iris et ses épaules avachies comme s'il venait de succomber à une pression bien trop forte pour lui. Il perd même de sa superbe en s'adressant à nouveau au Capitaine allié qui ne manque pas de lui faire remarquer cet instant de faiblesse, ce à quoi le pirate maudit s'empresse de répondre par un sourire mauvais.

- C'est seulement passager ! J'ai cette étonnante faculté de pouvoir me remettre rapidement de tout et n'importe quoi !

Il laisse échapper un rire amer et un brin forcé, reprenant tout de même son sérieux lorsque le sauveur de son équipage lui fait comprendre qu'il a l'intention de lui venir en aide après le sinistre que le Black Sails vient de traverser. Il y a de quoi être méfiant, Morgan n'est en général pas du genre à s'en faire pour grand chose, il est même complètement inconscient et la plupart du temps il prend des risques inconsidérés... cette fois-ci les dieux lui ont fait payer son arrogance de croire qu'il pourrait s'en sortir à deux contre un, surtout après un jeu de ruse grotesque. Alors le ruffian ne se laisse pas endormir par de beaux discours et s'empresse de faire part de son ressenti à son interlocuteur qui aurait sans doute pu se contenter de lui répondre de ne pas s'attarder sur des détails, après tout ce n'est pas comme s'il était en position de discuter et pourtant, l'homme, plus grand que Morgan d'une tête et demi répond calmement à chaque remarque méfiante, faisant doucement s'écrouler chacun de ses arguments sur le fait qu'un pirate ne peut pas se montrer aussi charitable sans recevoir quoi que ce soi en retour.

Le Capitaine maudit reste un moment abasourdi, Samoth, puisque c'est son nom s'exprime avec une facilité déconcertante, il s'adresse à lui comme s'il discutait simplement avec n'importe qui, choisit ses mots avec soin et pourtant ses phrases coulent comme de l'eau claire, comme s'il savait parfaitement quoi répondre pour endormir sa méfiance mais sans donner l'impression qu'il récite un texte par cœur pour autant. Inutile de le nier, le pirate fait froid dans le dos, Morgan a du mal à se mettre à l'aise avec cet homme qui manie aussi bien les mots que la répartie, ses explications semblent aussi plausibles que sincères et pourtant il n'a pas non plus l'air de chercher à se montrer amical, il aurait même tendance à le trouver intimidant, comme s'il lui demandait son avis alors qu'au fond, il sait déjà que le Capitaine du Black Sails ne pourra pas lui refuser ce qu'il demande.

- Et j'ai pour habitude d'honorer mes dettes... en fait je déteste vraiment être redevable à qui que ce soi pour être tout à fait honnête ! Lance le forban en essayant de se redonner du cachet.

Le nom de son sauveur lui est parfaitement inconnu, tout comme celui de la coque de noix qui lui sert de navire. Sans doute un équipage récent, mais Morgan ne doute pas une seconde que le Capitaine Samoth fera rapidement parler de lui. Ou peut-être ne s'intéresse-t-il tout simplement pas assez aux autres équipages de pirates ? Un coup d'œil rapide en direction du Bloody Mary fait brièvement grimacer Morgan, cette figure de proue est vraiment lugubre et même si le navire ne semble pas impressionnant pour un sou, il sait bien que son armement n'est pas à prendre à la légère. Finalement, le Capitaine se décide enfin à remercier son sauveur pour avoir libéré son cher Black Sails des mains de la Marine... enfin, c'est ce qu'il avait dans l'intention de faire si soudainement la porte de sa cabine ne s'était pas brusquement ouverte dans un tel fracas que la planche de bois en est à moitié sortie de ses gonds. Morgan envisage son meilleur ami s'inviter dans la conversation, un sourire affable aux lèvres, pimpant comme s'il venait de sortir d'une sieste de plusieurs jours et pourtant impossible de ne pas repérer le boitillement de son pied ou le poids de la douleur qui pèse sur son corps.

Le forban fusille Adam du regard, s'il avait pu le renvoyer dans ses quartiers à coup de pied au trèfle il l'aurait certainement fait... mais pas devant leur sauveur, pas alors qu'il fait lui-même assez pâle figure devant les hommes qui sont venus à son secours. Tout ce qu'il peut à présent espérer c'est renvoyer l'image d'un duo soudé et inséparable, plus puissant que jamais lorsqu'ils sont tous les deux l'un avec l'autre ! Il tire une moue blasée alors qu'Adam se permet de critiquer ses manières, ce qui d'une façon générale aurait pu le faire rire si seulement la situation avait de quoi s'y prêter. Mais son amusement devant l'indécence de son Quartier-maître à l'égard de Samoth disparaît bien vite alors que le Capitaine du Bloody Mary échappe une remarque tout à fait déplaisante concernant Adam. Le regard du ruffian s'assombrit lourdement alors qu'un rictus crispe ses lèvres, sa colère vient à peine de retomber et il sent déjà qu'il pourrait recommencer à couper des têtes sans même que l'ombre d'un remord ne l'effleure. Adam ne se prive pas de répondre avec légèreté, son aîné se demande même un instant comment il arrive à rester aussi calme dans de telles circonstances et il ne perd pas un instant pour en rajouter une couche et s'assurer de prévenir Samoth de ne pas trop s'aventurer en terrain glissant s'il ne veut pas énerver pour de bon le Capitaine de cette épave qui ne flotte probablement encore que par miracle.

Morgan ne veut pas passer pour un faible, même s'il doit énormément à l'homme dissimulé sous son foulard gris, il ne faut pas non plus abuser des bonnes choses, il reste un pirate après tout. Ses doigts se crispent très légèrement sur l'épaule de son presque frère en le sentant s'appuyer sur lui plus que de raison. Le pirate maudit s'efforce de dissimuler son inquiétude dans l'ombre de ses cheveux en bataille, il sait qu'Adam était particulièrement mal en point lorsqu'il l'avait laissé avec Adrian... Aaah... Adrian... quand il le retrouvera il va l'entendre ! Le Maître d'équipage aurait dû attacher son supérieur hiérarchique à son lit pour l'empêcher de bouger, mais finalement... Morgan se sent infiniment plus propre sur lui lorsque son Second se trouve à ses côtés.

Heureusement Samoth ne semble pas chercher à s'imposer mais il continue d'ignorer Adam en s'adressant uniquement à son Capitaine qui cette fois-ci prend le parti de ne pas répondre à la question qui lui est posée. Il coule un regard à son Quartier-maître histoire de lui faire comprendre qu'il peut bien lui répondre ce qu'il veut ça lui est totalement égal, et comme il peut s'y attendre la répartie d'Adam est sans équivoque totalement digne de lui. Il n'a pas hésité une seconde à provoquer le Capitaine du Bloody Mary qui paraît particulièrement agacé de la présence et de la voix du plus jeune puisqu'il semble se crisper à chaque fois que celui-ci ouvre la bouche. Morgan n'est pas fâché... il avait besoin de redescendre un peu de son piédestal cet espèce de prétentieux ! Se retenant même de rire, il toussote en passant sa main contre sa bouche histoire de se redonner un air sérieux. Presque étonné de constater le timbre de voix particulièrement léger et amical de Samoth, il ignore s'il doit considérer ça comme quelque chose de suspect ou de positif. La question en elle-même le laisse un peu perplexe mais un sourire se peint sur le visage de Morgan qui coule un regard complice en direction de son meilleur ami.

- Évidemment qu'il me connait par cœur ! Répond Morgan en bombant le torse. Il n'est pas mon Quartier-maître pour rien !

Morgan lance un sourire radieux et plein de compassion à Adam, l'espace d'une seconde il oublie même la présence de son principal interlocuteur, comme si la vie avait repris son cours, naturellement proche de son presque frère, ses iris émeraudes se parant d'une lueur à peine aguicheuse, mais suffisamment pour être remarquée. Le pirate maudit ne reprend conscience de l'horreur qui l'entoure que lorsque la voix grave et imposante du Capitaine du Bloody Mary s'adresse à lui afin d'obtenir enfin confirmation par rapport aux faveurs qu'il souhaitait accorder à Morgan et à son équipage. Le forban reprend une expression sérieuse et plonge son regard dans la seule partie du visage visible de son interlocuteur, à savoir ses yeux bleu gris.

- C'est d'accord... Il soupire, entre lassitude et fatalité. Toi et tes hommes vous pourrez nous aider à nettoyer le Black Sails et nous escorter jusqu'au prochain port. Certains de tes hommes pourront rester ici mais ne t'en fais pas mon équipage ne va certainement pas accepter de se tourner les pouces durant tout le trajet, même après la nuit qu'ils ont passée ! Il lui lance un petit sourire assuré et arrogant alors qu'il vante ses hommes avec fierté. Enfin, si tu souhaites rester pour l'hommage aux... autres... Et son regard s'assombrit à nouveau. Je ne t'en empêcherai pas... mais ne t'y sens pas obligé.

Morgan fait exprès de répéter tout haut chaque point cité par Samoth un peu plus tôt afin de mettre Adam au courant de la situation. Il oublie bien volontairement de mentionner la partie où le Capitaine du Bloody Mary a essayé de l'inciter à lui refiler la moitié de sa cargaison, après tout il aura au moins besoin de cette moitié de son butin pour payer les réparations du Black Sails, même avec les matériaux laissé par le Brick corsaire en plus.

L'accord passé, Morgan jette un nouveau regard au foutoir encore présent sur le pont du Black Sails... quand il pense au nombre de noms qu'il va devoir accompagner dans le trépas, jamais son équipage n'aura essuyé pareil carnage, il aura de la chance si ce qui reste de ses hommes veulent bien encore de lui comme Capitaine. Le pirate maudit soupire profondément et sa main se crispe à nouveau sur l'épaule de son Second qu'il n'a pas lâché une seule seconde, si Adam se repose sur lui physiquement, Morgan lui a besoin de son meilleur ami pour se sentir soutenu moralement. Il n'a subi aucune blessure physique mais il est détruit de l'intérieur, sa fierté en a sérieusement pris un coup. Il se force pourtant à se tenir droit à nouveau, reprenant doucement contenance avant de fixer Samoth avec un regard qui se veut déterminé.

- Bon... puisque tout est réglé, je propose qu'on ne perde pas plus de temps! Il se détourne vers son Quartier-maître pour lui sourire. Adam, va prévenir les autres qu'on lève l'ancre... ceux qui ne sont pas en état de manœuvrer peuvent descendre se reposer et les plus mal en point ont interdiction formelle d'en bouger ! Je ne veux plus perdre un seul homme d'ici que nous arrivions à destination... Il s'approche ensuite de son oreille pour venir lui murmurer à voix très basse. Et ça vaut aussi pour toi... je ne t'enferme pas de force dans ma cabine mais tiens-toi-tran-quille!

De toute façon il sait bien qu'enfermer Adam est impossible... alors autant le garder près de lui, au moins il peut garder un œil sur son presque frère en permanence.

*
* *

Le voyage s'écoule dans un silence morbide, le Black Sails traînant misérablement sa carcasse au côté du Bloody Mary. Il est dans un sale état. Le bastingage est détruit à de multiples endroits, le Grand Mât ne tiens encore debout que par miracle, le Mât de Misaine est à deux doigts de s'effondrer sous le poids de la voile branlante complètement déchirée qu'un matelot est en train d'essayer d'enrouler, la figure de proue est éraflée, abîmée, la coque est percée de trous qui ont même commencé à prendre l'eau et il faut écoper la cale qui a été en partie inondée. Seule la barre semble encore intacte bien que couverte de sang. Le nombre de cadavre de marines et de corsaires a considérablement diminué, leurs corps sont balancés sans le moindre respect par-dessus bord et certains des hommes du Black Sail qui n'ont pas voulu se reposer profitent même de l'occasion pour leur cracher dessus ou y déverser le contenue de leur vessie. Morgan n'est pas spécialement fier de ce comportement et pourtant comment leur en vouloir ? Aussi il reste silencieux, la barre entre les mains, observant la cohésion de son équipage ainsi que celui de Samoth envelopper délicatement ses compagnons tombés au combat dans des toiles de jutes cousues sur mesure à la taille des défunts. Les corps sont disposés en ligne sans mot dire, solennellement. Le Capitaine maudit est perdu dans ses pensées, son regard file droit devant lui, perdu dans le vague du manège des hommes qui vont et viennent, nettoyant, cousant, alignant. L'équipage de Samoth est tout aussi respectueux de ces hommes qu'ils ne connaissent pourtant pas, comme si tout le monde faisait un peu partie de la même famille. Quand le dernier cadavre est enveloppé dans son linceul de fortune, Adrian monte rejoindre son Capitaine.

- Ils sont prêts Capitaine...

- Hum... j'arrive. Murmure passivement Morgan en délaissant momentanément la barre pour rejoindre le pont principal.

En voyant arriver leur leader, les hommes du Black Sails cessent leur office, il ne reste plus un seul cadavre ennemi au sol, les seuls carcasses restantes sont celle des compagnons, des amis, des frères à qui le Capitaine se doit de rendre un dernier hommage. Ce rôle il le connait par cœur, il y a déjà été confronté plusieurs fois... mais jamais avec autant d'hommes en même temps. Son regard est grave, mais pas triste, il n'a pas le droit de se montrer faible devant le peu de compagnons qui lui reste. S'approchant d'une partie du bastingage encore intacte il se retrouve face à ses hommes ainsi que ceux du Capitaine du Bloody Mary. Adam est à ses côtés, Samoth également et sans même que personne n'ait à le demander le silence devient total. Seul le vent souffle dans les voiles et les chevelures ainsi que les vêtements, le roulis des vagues cogne harmonieusement contre la quille et les couvre-chefs se retrouvent bien vite dans les mains de leur possesseurs. Les regards oscillent, se lèvent et se baissent, Morgan a du mal à soutenir celui de ses camarades, les mains entrecroisées devant lui, aussi droit et stoïque qu'une planche de bois.

- Que vos prières se dirigent vers les divinités marines... ou qu'elles s'adressent à un unique seigneur, les hommes sont tous égaux face à l'océan. Aujourd'hui, Davy Jones vient réclamer un lourd tribut, mais que chacun se rassure, nous reverrons nos camarades un jour... Il s'interrompt une seconde et déglutit, quelques bruits de reniflement se font entendre. Espérons simplement que ce sera le plus tard possible ! Nouveau silence. Chacun d'entre eux a prouvé sa valeur et cette nuit ils ont défendu notre cher Black Sails au prix de leur vie, nous... Il soupire. Nous leur en serons éternellement reconnaissant...

La voix légèrement tremblante, Morgan coule un regard vers Adam lui faisant comprendre que s'il en a envie, il peut ajouter quelque chose. Puis il esquisse un signe de tête afin que l'on transporte le premier corps sur un brancard afin de le faire glisser par dessus bord et tire une liste de sa poche laissée par Adrian.

- Peter Johnson... Le corps plonge dans l'océan et un second est chargé sur le brancard. Dean Ruthel... Le brancard se soulève et le corps glisse à son tour. Colin Abel...

Et le manège se poursuit, avec chaque corps. Ils ont tous droit à leur hommage, ils ont tous droit à un nom dans la mort. Plus que jamais Morgan aurait aimé pouvoir pleurer pour eux mais rien... pas même une sensation de picotement, de gorge nouée ou de boule à l'estomac, c'est dans ce genre de moments qu'il se demande encore s'il lui reste un fond d'humanité et ce n'est qu'en réalisant à quel point un vide énorme semble s'être creusé au plus profond de son âme maudite qu'il espère finalement que oui...  









Black Sails at Midnight

Samoth observe paradoxalement le Capitaine du Black Sails avec autant de déférence que de nonchalance, partagé entre admiration, fraternité, et méfiance, pitié devant l'air fier de Morgan lorsqu'il prétend que sa fatigue n'est que passagère ou son insolence quand il dit haut et fort qu'il déteste être redevable à quelqu'un. Pourtant, le capitaine du Black Sails doit être heureux d'être redevable à celui du Bloody Mary ce soir. Sinon il n'aurait plus personne à qui s'en plaindre et nulle part pour le faire. Au milieu de cet échange de courtoisies ironiques qui commence à tourner à l'avantage de l'homme masqué, le tape-à-l’œil Adam fait son entrée à la fois tant désirée et rapidement devenue insupportable pour le sauveur du bateau pirate. Voilà qu'il met son grain de sel et amène sa propre maîtrise du discours dans la conversation, comme pour le contrarier. Comme si Morgan avait besoin de sa grande gueule de Second pour se défendre... Bon Dieu, c'est presque agaçant de voir comme il se sent plus à l'aise quand son subordonné est dans les parages. Et dire qu'il jurerait qu'il ne veut pas passer pour un faible... Les voir tous les deux si proches, l'un s'appuyant sur l'autre qui le soutient et l'enlace, les coups d’œil qui s'échangent, pleins d'admiration d'eux-mêmes, c'est sans équivoque. La relation qu'ils entretiennent doit être bien plus que celle de tout Second et son Capitaine et Samoth doit s'efforcer de l'ignorer, toussotant même pour rappeler sa présence et la scène dans laquelle ils évoluent.

Quelques réparties dénuées d'intérêt s'échangent jusqu'à ce que l'individu masqué n'éclate de rire devant tant de franche camaraderie, demandant à Morgan si Adam sait effectivement tout à propos de lui. Quand ce dernier répond par l'affirmative, son homologue capitaine laisse échapper un grognement appréciateur en croisant les bras et hochant la tête.

- Oh, ne faites pas de votre cas une généralité, tous les capitaines et quartier-maîtres ne sont pas ainsi. Il rit franchement. Comme c'est beau... je vais être jaloux !

La discussion semble repartir sur de meilleures bases, les négociations finissent par satisfaire les deux partis, bon gré mal gré, et le sauveur s'amuse presque de la pseudo-ruse de Morgan qui, les yeux plongés dans les siens, répète à voix haute tous les énoncés de leur accord pour que son Second soit au fait. Il ne semble pas y voir d'objection, quoiqu'il fronce un peu les sourcils en entendant qu'il souhaite l'assister pour la cérémonie.

- Je ne m'y force pas non plus, j'y tiens.

Sur ces notes, l'entretien semble fini et les deux gradés du Black Sails se détournent de leur nouvel acolyte pour discuter entre eux, le capitaine allant même jusqu'à glisser à voix basse mais absolument pas discrètement une quelconque phrase à l'oreille de son subordonné. Ce dernier s'apprête à s'éloigner mais Samoth l'entend d'une autre oreille, un sourire sarcastique aux lèvres derrière son foulard.

- Adam ! Il se rapproche de l'homme et défait l'une de ses ceintures à laquelle pend un sabre dans un fourreau de cuir mité état et lui tend. Tenez, pour me faire pardonner. Mon premier capitaine me l'avait offert. Il est en piteux état et il paraît qu'il est maudit alors je me dis qu'il vous ira à ravir !













Black Sails at Midnight

Adam s'étonne quelque peu du fou rire soudain de Samoth et commence sérieusement à hésiter à lui en coller une. Se moquer de lui passe encore, le railler par rapport à sa relation avec Morgan par contre... Il a du bol qu'il soit actuellement à moitié affalé sur celui-ci en train de le soutenir ! Il s'apprête à bégayer une réponse mais Morgan le double pour affirmer que oui, ils se connaissent à la perfection avant de lui lancer une œillade complice et peut-être un rien malsaine en ces temps troubles que le Second ne se gêne pourtant pas pour lui renvoyer avant qu'ils ne soient rappelés à l'ordre par Samoth. Un point pour lui. Le Second décide de ne pas alimenter les tensions, il n'est pas venu pour ça, et sourit malicieusement au capitaine allié.

- Oh ne soyez donc pas jaloux ! Je vous assure, vous n'aimeriez pas vivre chaque jour que Dieu fait avec lui !

Il rit, pas même un peu fier de sa réplique et donne un coup de coude pour rassurer son meilleur ami avant de le laisser répondre à la proposition de l'homme masqué tout en en comprenant l'enjeu. Alors comme ça il veut les aider à ce point ? Quel grand seigneur ! Sûr que c'est louche, mais ils ne sont pas en état de décliner. Adam hoche la tête tout du long, assimilant les informations avant de froncer les sourcils en entendant que Samoth souhaite participer aux funérailles de leur équipage... peut-il être fraternel à ce point ? Chaque pirate a probablement sa propre vision de sa condition... Et les deux autres forbans ne peuvent qu'attendre et voir ce qui va découler de cet atypique partenariat.

Une fois la conversation terminée, le Quartier-maître écoute attentivement son capitaine donner ses ordres et réprime un salut militaire qui serait malvenu et répond simplement avec entrain.

- Oui Capitaine, mon Capitaine !

Il se penche inconsciemment sur le côté pour écouter ce que Morgan lui murmure à l'oreille et se retient de rire. Décidément, cette bouteille de rhum était de trop.

- À vos ordres !

Il se détache de Morgan et commence à s'éloigner doucement, entamant un mouvement de canne, quand il se fait interrompre dans son geste par Samoth. Il tourne un air intrigué, presque méfiant, dans sa direction et l'observe défaire une ceinture qu'il lui tend. Il la saisit mécaniquement et sort le sabre d'abordage de son fourreau... l'épée est rouillée mais semble solide, bien que craquelée, son pommeau a perdu ses rares ornements, a été terni par le temps et se trouve être quelque peu branlant. Le Second arque un sourcil en regardant l'étranger comme s'il se foutait de sa gueule, ce qu'il ne semble faire qu'à moitié, et éclate de rire à sa répartie.

- Ça tombe bien, j'avais justement perdu le mien ! Merci, vous êtes mon ami maintenant !

Et Adam lance un dernier regard provocateur aux yeux bleus délavés de son interlocuteur qui semble faire de même avant de ceindre l'arme et de faire demi-tour vers la cabine en éclatant de rire haut et fort.

Le Second arrive finalement jusqu'à l'encadrement après avoir claudiqué sur quelques mètres et pénètre dans la pièce avec panache avant de s'effondrer sur le lit, en haleine. Tout le monde le regarde gravement.

- Bah quoi ?

Il sent quelque chose contre son flanc et tourne la tête pour voir quelqu'un d'endormi sur le lit. Non, il est trop livide et ne respire pas assez pour être endormi. Merde... Il baisse la tête et se mord la lèvre inférieure avant de se relever, le visage presque dur. C'est mal parti pour les ordres...

- Mettez-le discrètement au milieu des cadavres, je veux pas que Morgan l'apprenne.

*
* *

Adam est sur le pont du Black Sails et son regard se perd un instant au loin, mais pas vers le ciel ou la terre comme d'habitude... il observe l'océan, profond, teinté de pourpre, des ombres lugubres s'y enfonçant de plus en plus, les cadavres qui coulent tout doucement vers les abysses... mais la mer ne sera pas un tombeau facile, il sait que s'ils ne se font pas bouffer par des requins il gonfleront et remonteront à la surface, s'échoueront peut-être sur une berge, et pourriront sous le soleil, se boursoufleront et seront dévorés par des charognes avant que leurs ossements ne viennent rendre hostile une plage de sable fin. Accoudé à un bastingage à peu près debout, il observe les hommes balancer les corps inertes des ennemis par-dessus bord, les aide.... c'est tout ce qu'il a pu obtenir de Morgan qui ne veut pas qu'il s'agite trop. Il a choisi de lui-même de s'occuper des ordures, il ne se sent pas digne d'entourer les corps de ses camarades dans un blanc linceul... Il voit alors, laissées à l'écart, les dépouilles des deux premières victimes : les deux capitaines. Il boite jusqu'à eux et s'assoit à leurs côtés, pile entre eux... de loin, on pourrait croire à un troisième cadavre, mais le quartier-maître n'a pas choisi cette place pour rendre son dernier souffle. Il regarde le plancher, les vagues, dans le même sens qu'eux.

- Z'êtes vraiment des salauds les gars... qu'est-ce qu'on vous avait fait à part hisser un drapeau ? Il laisse planer le silence, comme si les macchabées lui répondaient. Ouais je sais, question con pour un pirate... Vous étiez dans votre droit... c'était peut-être même votre devoir... Vous nous excuserez d'avoir fait le nôtre, hein ? Nouveau silence. Nan, pas vrai ? Je comprends, moi non plus. J'ai jamais été particulièrement un salaud, pas plus que vous on va dire, je suis pas du genre à blasphémer, à troubler les morts, sauf quand ils m'attaquent, après tout mon meilleur pote en est un. Et pourtant là je peux pas vous pardonner non plus, je vous maudis, j'espère que Davy Jones est en train de vous filer à des vers pour faire des appâts...

Il se relève finalement, fait quelques pas et s'arrête, immobile une poignée de secondes avant de se retourner et de cracher sur les deux corps.

- Dulce et decorum est pro patria mori...

Il s'éloigne et rejoint bientôt Morgan qui s'apprête à entrer sur scène, prenant place à sa droite, bras croisés, fixant le premier corps empaqueté et lesté de plomb pour qu'il reste décemment dans le gouffre insondable de l'océan. Il est absent, presque ailleurs, entend à peine le discours de son alter ego et agite nerveusement les lèvres comme s'il était en train de mâcher quelque chose. Tout compte fait, il est peut-être bien en train de chiquer du tabac. Où l'a-t-il trouvé ? Quand l'a-t-il mis en bouche ? Même lui ne le sait pas.

Il sent le regard de Morgan se poser sur lui sans même l'apercevoir et fait un pas en avant, tête basse, et se prête par réflexe à un inconscient signe de croix avant de laisser ses mains pendre le long de son corps, arborant presque la posture d'un gamin qu'on réprimande. Il ne lève pas les yeux, se contentant de fixer les dépouilles dissimulées par les draps... et pourtant, d'ici, il se rappelle étonnamment de chaque visage qui se trouve sous eux et sa gorge se serre en réalisant qu'il ne parvient pas à se rappeler tous leurs noms. Il reste ainsi, regardant ses frères d'armes tombés au combat... c'est à eux qu'il s'adresse, un peu aux survivants, mais certainement pas à cette marée noire d'inconnus, aussi redevable qu'il soit.

- Nous avons essuyé une lourde défaite mais vous... vous pouvez vous vanter d'une victoire... telle que je ne trouve les mots pour la décrire... Elle sera contée... Il se racle la gorge. Si vous souhaitiez le repos... Sa voix tremble un peu. Vous l'avez mérité... Si vous vouliez encore parcourir ces eaux de longues années... Laissez-nous vos regrets... La faute... n'est pas vôtre... Elle nous incombe... Je vous demande... Sa phrase s'interrompt par une inspiration marquée, comme s'il commençait à manquer d'air, un moment de mutisme plane sur le navire. …pardon, conclue-t-il à la hâte avant de se retourner en baissant un peu plus son bandeau sur ses yeux et en reprenant place à côté de Morgan, croisant les bras à nouveau et fixant obstinément ses pieds.

Il renfile est s'agite de quelques soubresauts qu'il veut à peine dissimuler alors qu'il entend les noms être énumérés et s'efforce de les graver dans sa mémoire.











Black Sails at Midnight


Parfois, le regard de Morgan se perd un instant sur leur invité abordant également les couleurs des pirates. Le Capitaine Samoth a de quoi intriguer l'immortel qui ne peut s'empêcher de le détailler en long et en large lorsqu'il parle. Même ses chaleureux éclats de rire lui paraissent étrangement désagréables bien qu'ils aient au moins le mérite de détendre un peu l'atmosphère tendue qui s'était installée entre les deux Capitaines ainsi que le Quartier-maître du Black Sails qui avait choisit de faire son entrée en scène un peu plus tôt. Le ruffian ne peut s'empêcher de se demander plusieurs fois ce qui peut bien pousser le propriétaire du Bloody Mary à couvrir son visage d'un foulard, ne laissant que ses yeux de visibles à la vue de tous. Cache-t-il de nombreuses cicatrices? Quelques traits disgracieux? Ou bien craint-t-il tout simplement de se dévoiler par peur que quelqu'un puisse profiter d'avoir vu son visage pour le dénoncer aux autorités navales? Autant de questions qui restent sans réponses et que Morgan ne se décide pas à poser, non pas par soucis du bon sens ou du respect, il y a bien longtemps qu'il leur marche dessus sans se gêner, mais plutôt parce qu'après mûre réflexion, il se demande s'il a vraiment envie de connaître la réponse. Et pourtant, se cacher est sans l'ombre d'un doute, le reflet d'un comportement douteux.

Le Capitaine maudit s'efforce pourtant de sourire lui aussi, bien que ses rictus s'adressent majoritairement à Adam et pas à leur sauveur. Il n'a de toute façon envie ni de rire, ni de sourire, s'il le pouvait il serait surement même en larme à l'heure actuelle, alors quitte à se cacher derrière une fausse joie, autant l'offrir à la personne qui la mérite le plus, et Samoth à beau avoir sauvé le Black Sails du naufrage et ses hommes de l'enfers, ce n'est pas à lui qu'il a envie d'offrir un peu de réconfort. Se dissimulant derrière un timbre de voix fort et assuré, c'est avec malice que Morgan affirme sans l'ombre d'une hésitation que son Second et meilleur ami le connait par coeur, ce qui est vrai tout en restant probablement un peu faux aussi. Les deux hommes se connaissent assez bien pour deviner à quoi pense l'autre, ils connaissent leurs goûts, leur passions, leur points faibles et leurs atouts... ils savent des choses que personne d'autre qu'eux ne sauront jamais et pourtant... Il y a peut être bien quelques petites choses que Morgan n'a encore jamais eu l'occasion de raconter à Adam, non pas parce qu'il n'en a pas envie, mais plutôt parce que l'occasion ne s'y est jamais présentée. Le pirate en vient d'ailleurs à se demander à son tour si son presque frère ne possède pas encore quelques secrets pour lui, ça l'intrigue... en fait, ça l'obsède même et son regard planté sur son cadet se fait à la fois scrutateur et débordant d'intérêt.

Il retrouve pourtant toute sa lucidité en entendant Samoth éclater franchement de rire avant de feindre la jalousie devant la relation plus qu'évidente que nouent le Capitaine du Black Sails et son cadet. Il lui aurait bien répondu par une tiers boutade, mais Adam le prend de cours et s'empresse de lui voler la vedette, s'amusant même à critiquer le forban une seconde fois. D'abord ses manières et maintenant son comportement au quotidien? Il cherche à se venger pour quelque chose ou quoi? Heureusement le petit coup de coude complice et l'absence presque évidente d'amusement dans le timbre de voix du Quartier-maître malgré son sourire narquois ne tarde pas à faire comprendre à Morgan qu'il ne s'agit que d'une remarque comme une autre, des paroles en l'air en somme. Oh il ne se serait pas sentit vexé pour un sou, il a l'habitude que son meilleur ami soit on ne peut plus franc avec lui et d'un certain côté il peut également reconnaître qu'il n'est pas si facile à vivre tous les jours. Le Capitaine coule regard partagé entre complicité et inquisition sur Adam avant de reprendre sa conversation avec le leader du Bloody Mary, réaffirmant les termes de leurs engagements, ou plutôt des engagements de Samoth puisqu'à part une "conversation" avec leur sauveur, Morgan n'a pas eu à promettre grand chose. Il jette de temps à autres un regard sur son Second afin de s'assurer que celui ci comprend bien toutes les closes de leur contrat et note le froncement de sourcil du cadet lorsqu'il autorise leur invité à prendre part aux funérailles de leurs compagnons décédés. Lui non plus ça ne l'enchante pas, mais il n'est pas vraiment en position de poser des conditions.

Finalement, il est plus que temps de reprendre la mer, Morgan en a assez de cette discussion qui s'éternise, il n'a plus envie de parler, de négocier, d'argumenter, il est juste moralement déphasé et plus que jamais il ne veut plus voir ces cadavres de soldats et de corsaire recouvrir le pont de son navire. Il s'empresse donc de mettre un terme à la conversation et envoie Adam retrouver ce qui reste de l'équipage pour leur faire savoir qu'ils vont lever l'encre. Il sourit faiblement alors que le Quartier-maître lui répond formellement, d'habitude ça le fait rire quand il fait ça, mais aujourd'hui peu de choses l'amusent encore. Le pirate maudit se détourne pour prendre la direction du pont supérieur, mais se stoppe dans sa marche en entendant Samoth s'adresser à son presque frère. Il se retourne, à une certaine distance des deux marins qui se regardent et observe leur sauveur défaire un vieux ceinturon de sa taille pour le remettre à Adam qui l'accepte naturellement. Morgan fronce les sourcils et plisse les yeux, son regard s'attardant un instant sur le sabre d'abordage qui semble particulièrement vieux et délabré... Pourquoi est-ce qu'il lui donne ça? Et surtout... pourquoi est-ce qu'un Capitaine possédant un armement aussi sophistiqué et dangereux que le sien conservait-il une lame comme celle ci à sa ceinture? Il est juste assez proche pour entendre vaguement leur dialogue et ses iris renvoient un regard noir alors qu'il est intimement persuadé que Samoth vient d'insulter son Second encore une fois. Peut être de façon plus détournée mais ça reste un manque de respect tout de même... Adam n'a pourtant pas l'air d'y faire cas, mais lorsque le cadet se dirige vers la cabine, Morgan prend le temps de l'arrêter en l'attrapant par le bras pour lui murmurer avec agacement.

- A ta place je lui aurais balancé son déchet à la figure! Son regard se perd un instant sur le fourreau miteux qui lui laisse comme une drôle d'impression. Je sais pas pourquoi y t'as filé ça, mais c'est surement pas un gage d'amitié... tu ferais mieux de t'en débarrasser...

Et puis pour qui il se prend à offrir des trucs à SON Quartier-maître? Non, Morgan ne vois se présent ni comme une bonne chose, ni comme une preuve de la bonne volonté de leur sauveur. Il laisse finalement Adam reprendre sa route et jauge Samoth avec méfiance alors que le Capitaine du Bloody Mary est entrain de donner des ordres à ses propres hommes afin de faire passer une partie de son équipage sur le Black Sails. Un déferlement de nouvelles têtes vient se mêler aux survivants de la bataille et Morgan grimpe retrouver la barre de son navire, donnant un violent coup de pied dans le corps déjà catatonique d'un des cadavres de Marine pour le pousser du chemin. Il lance quelques ordres que Samoth s'empresse de répéter à ses hommes, l'encre est levée et les voiles les plus en état bandées au possible.

*
* *

Et malgré tout, le Black Sails se traîne lamentablement, il se trouve même être en partie remorqué par le Bloody Mary afin de le forcer à tenir l'allure. Le Capitaine Maudit, barre en main contemple le spectacle pénible que lui offre ce bâtiment où raisonnait il y a encore peut de temps les chants et les éclats de rires des marins enjoués, fier de leur dernière prise. Son regard est las, lointain, il remarque à peine la chorégraphie se tenant sur le pont principal de ses hommes ainsi que des nouveaux venus s'occupant de dégager les cadavres indésirables pendant que d'autres prennent soin d'envelopper leurs frères d'armes tombés au combat dans des toiles épaisses en guise de cercueil. Adam n'est pas avec lui et le regard de Morgan le cherche inconsciemment jusqu'à le trouver entrain d'aider à débarrasser le pont des "ordures". Quelle tache ingrate... il ferait mieux de se reposer, mais Morgan à beau être son Capitaine, il est aussi son ami et il sait que lui ordonner de rester tranquillement installé dans ses quartiers pendant que d'autres triment ne servira absolument à rien, Adam est bien trop obstiné pour ça.

Le ruffian observe son Second se mouvoir non sans une certaine difficulté avant de se poser entre deux autre cadavres, il est beaucoup trop loin pour l'entendre, mais il semblerait qu'il ai une conversation des plus sérieuses avec les macchabées et le Capitaine s’interroge un instant sur la santé mentale de son camarade, se demandant si s'être retrouvé face à autant de cadavre d'un coup ne lui aurait pas causé un quelconque traumatisme, il se surprend finalement à sourire en le voyant se relever pour gratifier les carcasses d'une dernière "attention" avant de reprendre son office auprès des hommes.

Le Black Sails nettoyé et ses marins condamnés au repos éternels alignés en rang près d'un restant de bastingage, la cérémonie d'adieux peut enfin commencer. Morgan invite d'un petit geste de la tête Adam et Samoth à le rejoindre afin de faire face aux hommes qui conservent un silence solennel, laissant le vent souffler sa triste mélodie dans les voiles déchirées et percées du bâtiment. L'aube c'est levée et le soleil brille, pas un nuage pour venir entacher le ciel, la mer est calme, mais les coeurs son lourds. Et c'est dans ce silence lugubre que la voix de Morgan s'élève pour entamer son sermon à l'attention des morts comme des vivants, parfois sa voix tremble, hésitante, mais son regard est toujours dirigé droit devant lui. Il n'ose pas une seconde porter son attention sur ses hommes sachant que le regard de chacun d'entre eux est rivé sur lui. Lorsqu'il baisse enfin la voix, il invite Adam à prendre la parole, se forçant à ne pas le regarder alors que celui ci se lance à son tour dans un hommages au tribus payé à Davy Jones. Les soubresauts sans sa voix sont compréhensifs, et le forban est tout autant affligé de la tristesse de son meilleur ami que de ses propres regrets. Pourtant lorsque les paroles d'Adam s'étranglent presque dans sa gorge, il ne se retient plus de détourner son regard vers lui, se retenant de passer une main sur son épaule, il préfère attendre qu'ils soient seuls tous les deux pour ça.

La voix du Quartier-maître s'effaçant enfin dans la brise, Morgan peut alors commencer à énumérer chaque nom de chaque homme enveloppé dans son linceul lesté de plomb. Les corps retournent à l'océan et coulent presque instantanément, s’enfonçant dans les vagues pour disparaître à jamais au coeur des abîmes. Chaque nom est plus dur à prononcer que le précédent, parfois il y a une longue hésitation alors qu'il se remémore une anecdote amusante concernant le pirate gisant sous son enveloppe de tissu. Le nez plongé dans sa liste, il ne remarque pas vraiment que quelques larmes perlent le long des joues, détresse silencieuse étouffée, ne laissant que quelques reniflements et chevrotement de voix se mêler au silence. Vingt-et-un... Morgan à cité le nom de vingt-et-un hommes en tout et pour tout et s'il ne ressent pas la fatigue, le forban se sent profondément accablé. C'est plus dans l'idée de se donner un peu de réconfort qu'il entame alors d'une voix un brin éraillée, un chant pourtant triste et bien connu de l'équipage du Black Sails...

Au ciel et aux vents, laisses voler leur âme
Au coeur et au sang, laisses rouler les larmes

Et comme si tout un chacun voulait apporter son soutien à leur Capitaine, les voix des ruffians se mettent à raisonner toutes en choeur.

Mais chantons encore, une fois au moins
Et que raisonnent à bord, nos adieux aux marins

A l'écume, aux flots, laisses couler les armes
Aux voiles, aux drapeaux, laisses flotter le calme
Et prions encore, une fois au moins
Pour le repos des morts, ou de nos chers vauriens

Aux bières et aux rhums, laisses filer le drame
Aux éceuils, aux hommes, laisses taire le vacarme
Et honorons encore, une fois au moins
Nos compagnons, nos frères, de cet ultime refrain.


Le chant s'interrompt finalement, et Morgan baisse la tête avant de s'adresser gravement à ses camarades.

- Lorsque nous mouillerons au prochain port, la priorité sera de s'occuper des réparations du Black Sails ainsi que du ravitaillement. Jusque là... vous avez quartier libre pour vous reposer. Il agite mollement la main. Allez... et n'en profitez pas pour faire les cons!

Le pirate maudit observe un instant ses hommes et ceux de Samoth se disperser. Le Capitaine du Bloody Mary s'écarte un peu pour donner ses propres ordres à son équipage, à savoir assurer le bon fonctionnement du Black Sails jusqu'à destination, et assister les survivants qui n'ont pas souhaité profiter du quartier libre proposé par leur leader. Morgan n'a de cesse de se demander ce qui pousse leur sauveur à en faire autant, agit-il simplement en gage de solidarité? Attend-il une rétribution? Ou bien... simplement le meilleur moment de pouvoir retourner la situation à son avantage et ainsi pouvoir piller le Black Sails en situation délicate? Toutes les hypothèses semblent plausibles et vraisemblables et le forban s'interroge encore jusqu'à ce que son regard se perde sur Adam. Finalement, il oubli toutes les questions qu'il se posait et interpelle Adrian pour lui murmurer à l'oreille.

- J'ai une dernière requête pour toi Adrian... Tu pourrais garder un œil sur eux un moment s'il te plais? Il esquisse un discret signe de la tête en direction des hommes du Bloody Mary.

- Comptes sur moi Capitaine! Répond le Maître d’équipage sans même sembler déçu une seule seconde de ne pas vraiment pouvoir profiter de son quartier libre.

Acquiesçant avec un petit sourire, Morgan laisse donc son subordonné pour se rapprocher d'Adam et le saisir délicatement par le bras.

- Allez viens, nous aussi on va faire un tour...

Enfin "faire un tour", l'expression est peut être un peu exagérée puisque l'immortel se contente d'emmener Adam jusqu'à sa cabine, refermant la porte derrière lui. Il fait grand jours, mais à présent, Morgan tire le rideau qui laisse entrer le soleil dans la pièce. Il a simplement envie de profiter d'un instant de calme et de paix avec son meilleur ami, un caprice égoïste qu'il n'éprouve pourtant aucun remord à satisfaire. Il retire les draps couverts de sang du lit et les balance négligemment sur le sol avant de se diriger dans un placard pour en récupérer un propre et l'étaler tout aussi paresseusement sur le matelas. Puis il s'assoie lourdement et invite Adam à en faire de même, le tout dans un silence presque parfais, pas besoin de parler pour se comprendre, pas besoin de mots pour exprimer ce que l'on ressent... pour l'heure les deux pirates se comprennent bien plus qu'ils ne se sont jamais comprit. Et c'est à l'abris des regards de tous, qu'ils pourront enfin se laisser aller au véritable repos, celui de libérer une bonne fois pour toutes les tensions et le chagrin accumulé. C'est maintenant...qu'ils ont besoin l'un de l'autre.





(Chapitre 1) Black Sails at Midnight
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut
Page 1 sur 2Aller à la page : 1, 2  Suivant

Sujets similaires

-
» [Résolu] Question bête : Black Sails
» Partie 33: Black Sails - élection du nouveau capitaine
» BLACK SAILS
» Partie 33: Black Sails - Jour 2
» Partie 33: Black Sails - Nuit 3

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Le Bordel Mental :: Captain Morgan's Revenge-